samedi 20 décembre 2025

La scène

 

    Ancona n’est qu’un port et rien d’autre. Colombe décide de passer son chemin et prend directement le train vers Genova où elle doit rencontrer un mannequin, galerie Rossetti. Comme d’habitude, elle prendra le temps de rencontrer le personnage, car photographier une femme, un homme, c’est d’abord les « saisir », sentir leurs émotions, c’est aller au-delà du corps, de l’image pure et simple. Quelque part, Colombe veut s’identifier à son « acteur », à son « actrice » : il s’agit presque d’une « scène théâtrale » très brève. Cette fois, il s’agit d’une femme. Le cadre lui plaît particulièrement car Genova est un lieu consacré à l’art et à l’histoire comme si chaque ruelle, chaque « caruggi » pleurait ou riait de son passé.

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Trois heures du matin.  Un bar plus miteux que populaire. Via di Pre. La voilà seule, une fois de plus. Seule, comme elle aime l’être. Elle est heureuse, sans savoir pourquoi. Est-ce parce que dehors il fait noir d’encre ? Ou parce que les encoignures de rues recèlent encore quelques derniers camés et autres poisons de toxicos ? Serait-ce parce que les murs lui révèlent une odeur forte et lui cacheront leurs couleurs vives jusqu’à l’aube ?

-         -  « Sais pas ».

En tous cas, il y a quelque chose de poisseux qui colle aux murailles. Mais voilà, elle aime ces nuits-là ! Et puis, trop de shoots de Vodka et autre Triple sec rendent la vie encore plus simple, semblent se jouer d’elle, quitte à en faire une marionnette !  

Bientôt quatre heures. Avec regret, Colombe quitte l’établissement, passablement ivre. Tant bien que mal, elle s’évertue à apercevoir son auberge pourtant située à un jet de pierre. Curieusement, tandis qu’elle a l’habitude de trainer dans des lieux hasardeux, une certaine appréhension germe en elle. Dans cette ruelle étroite, près de son hôtel qu’elle découvre enfin, les odeurs lourdes et épaisses font place à un jeu de lumières. Qui s’amuse. Verdâtre et pauvre. Qui existe sans vraiment être. Qui va. Et puis qui vient. Qui pénètre dans la rue, puis s’en va. D’un coup. Les néons olivâtres de l’auberge font ce qu’ils peuvent.  Clignotent. Prêts à s’éteindre.

Ou alors est-ce ce grognement, ni humain ni animal, qui l’interpelle et l’inquiète ? Ces râlements s’entre-mêlent, puis se muent en gémissements ! Alors, Colombe, d’abord médusée, finit par sourire : dans la ruelle, à proximité de son logement, un homme et une femme semblent faire l’amour ! Ceci dit, ce n’est pas elle qui sera importunée par une telle scène. Même en pleine rue.

Et pourtant, ce spectacle la dégrise rapidement : car il a quelque chose d’intriguant. Dans ce rapport, on devine une exigence excessive, des mouvements tourmentés dans le comportement de cet homme sans retenue. Comme si cette femme en disait trop que pour pouvoir réellement s’exprimer. Comme si son corps ne pouvait pas jouir dans ce jeu trop haché, trop heurtant, trop blessant. Trop. Qui ne laisse la place qu’à un homme malhabile. Tout n’est que saccades. Et puis, le couple s’arrête. Maintenant, c’est Colombe qui a mal, mal pour cette femme. Est-ce pour ce corps qu’elle devine meurtri ? Pour cette épouse ? Pour cette maitresse ? Ou pour cette prostituée ? Et s’il s’agissait d’un plaisir commun ?

Partagée entre colère et résignation, Colombe hésite à intervenir. Alors, une autre rage l’envahit, une violence contre elle, elle qui n’a rien fait, qui est là, blottie dans un coin de la rue. Seule. Mais seule avec eux, avec ces deux corps ! Que doit-elle faire ? Que peut-elle faire ? Quel droit a-t-elle ? Comme pour se rassurer, elle serre son objet fétiche, cette clé mystère qui lui pend au cou.

L’homme se relève, se reboutonne.  On ne comprend pas bien ce qui se passe. Puis il s’en va. Pourtant, les néons blafards continuent à bazarder leur lumière verdâtre. Glauque.

Colombe ose enfin s’approcher de la scène. La comédie laisse survivre des traces d’un talon noir, brisé, lui aussi ; d’un manteau blanc, d’un chic oublié, long, laineux, usé à la corde, jeté en pâture au pavés épuisés. Au sol, l’étrangère, nue, encore verte de peur, se retourne. S’assied sur des pierres qui suintent ses douleurs.

-          « Non, Mademoiselle, s’il vous plaît, ne dites rien. Ne faites rien.  Car ici, je ne suis rien ».

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

 

6 commentaires:

  1. Bonjour Patrick,
    Je me permets de te souhaiter une belle année lumineuse et inspirante. Encore que, manifestement l'inspiration ne te manque pas. La dernière phrase intrigue. Dans un premier temps, je l'ai attribuée à l'inconnue. Mais peut-être est-elle de Colombe, ce qui changerait tout... D'ailleurs, pourquoi Colombe se complaît-elle dans cet univers trouble ? Est-ce ainsi qu'elle réalise ses plus belles photos ? Mais alors, pourquoi un rendez-vous avec un mannequin , a priori "clean" ? Je suis impatiente de découvrir la suite.
    Amicalement.
    Andrée
    Je suis très curieuse de lire la suite.
    Amicalement.
    Andrée

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  2. Bonjour Patrick,
    Avant de rédiger quelques commentaires sur ton texte et poser la question « pourquoi », je te souhaite une excellente année 2026.
    Dans ce premier chapitre, voyeurisme, culpabilité, violence et solitude se cotoyent. Ton texte décrit très bien l’ambiance glauque qui règne dans les bars que Colombe fréquente. Son prénom, que tu as sans doute choisi intentionnellement, vient contrebalancer l’atmosphère poisseuse qui y règne. Elle est à la fois actrice et spectatrice d’un monde interlope qu’elle semble bien connaître.
    Quelle est la responsabilité de ton héroïne face à ce qu’elle voit, devine et choisit d’ignorer ?
    Pourquoi Colombe préfère-t-elle ne pas intervenir alors que la femme est abandonnée, nue sur les pavés glacés ?
    Bonne continuation,
    Cathy

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  3. Petit message de Colette

    Bonjour à vous tous, les amis,
    Je ne trouve que ce moyen pour vous contacter et vous dire que Liliane est hospitalisée à Dinant suite à une mauvaise grippe.
    Je l'ai eue en ligne ce matin. Elle se semble fort faible et la toux l'épuise depuis plus d'une semaine.
    Bien sûr, elle s'inquiète pour l'atelier Escale du Nord qu'elle ne peut assumer pour l'instant. Ce qui veut dire que le blog est momentanément suspendu.
    Un petit message de notre part lui fera certainement plaisir. et lui donnera la force pour combattre ce sale virus.
    Montrons-lui qu'elle compte pour nous !
    J'espère toucher tout le groupe par ce biais...
    Je vous souhaite un beau week-end !
    Colette

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  4. Bonjour Patrick,
    Glauque rencontre illuminée (?) par un néon tremblotant !
    Odeurs de vinasse, de sueur, de mal, remarquable évocation de la banalité de certains "paumés du petit matin"...
    Pourquoi cette révolte mais aussi cette fascination de Colombe ? Pourquoi n'intervient-elle pas finalement et qu'est-ce que cette clé à part d'être une arme inutilisée ?
    Vivement la suite et la réponse aux nombreuses question que ton texte soulève, captivant malgré l'horreur.
    Je te souhaite une bonne et heureuse année et joins tous mes voeux de prompt rétablissement pour Liliane.
    Bien à toi,
    Jan.

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  5. Bonjour Patrick,

    Un texte qui coupe le souffle, une mise ne place progressive, lente, assez lourde – je parle évidemment de l’ambiance que tu veux évoquer, pas de l’écriture ! – et soudain rupture du rythme, une violence sublimée par l’écriture, teintée de cette lumière verdâtre de monde en décomposition.
    La force aussi du dernier paragraphe qui nous esquisse la déchéance d’une femme en quelques mots par la description, de ses accessoires.
    Et le désespoir absolu de la dernière phrase. Je l’avais attribuée à la victime. La remarque d’Andrée me fait réfléchir, mais le désespoir est le même si c’est Colombe qui la prononce en constat d’impuissance.
    Un détail : « Comme si cette femme en disait trop que pour pouvoir réellement s’exprimer. » dans la situation que tu décris, personne ne parle. Peut-être sont-ce les mouvements du corps de la femme qui parlent, et parlent faux. A toi de voir.
    Que dire de plus ? Totale réussite.
    Dans ton prochain chapitre, sous le signe du bleu, Colombe sera confrontée à un outil ou une pièce de vaisselle ou de ménage à mettre en rapport avec une épreuve.
    Bon travail.
    Liliane

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  6. Bonjour Patrick,
    J'arrive loin après tout le monde pour commenter le début de l'histoire de Colombe, tu voudras bien m'en excuser.
    Un personnage atypique, cette Colombe au prénom déroutant pour qui flirte avec le risque inhérent aux milieux glauques qu'elle aime fréquenter. Ses pauvres parents doivent n'y rien comprendre et se résoudre à vivre dans l'inquiétude. Peut-être ne s'avouent-ils pas que l'éducation bourgeoise qu'ils ont voulu donner à leur fille né correspondait pas du tout à ses aspirations, qu'elle s'y est sentie enfermée et s'en est échappée en s'y opposant ? Rebelle à toute règle, elle se fond dans un monde glauque, sulfureux, dangereux. Qui va-t-elle y rencontrer ? Des marins avec lesquels elle se saoûle, une femme violentée et abandonnée... Cette dernière la touche, leurs histoires vont-elles se connecter ? Qui sauvera l'autre ?
    Ton écriture est en parfaite adéquation avec le monde dur que tu décris, c'est réussi !

    Marie-Claire

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