dimanche 12 avril 2026

La dernière vague

 

Midi

Ce matin, Colombe a quitté Ancona. Ancona…Elle se souvient si bien. Elle devait avoir vingt-cinq ans lorsque son ferry s’était amarré cette fois-là. Le sourire et la mélancolie, tour à tour, l’habillait si bien…Déjà à l’époque. En tous cas, elle jouait avec le feu ! Pas de limite, ou si peu ! Lors de la traversée de ce ferry, les hommes, de tous horizons, se retournaient sur elle, sur ses fesses, sur ces frocs savamment troués. Elle dansait presque, devant eux, les mains dans les poches, la clope en bouche. Ho, oui, elle se souvient de cette époque…

Elle ne peut oublier, ce corps là, qui a été le sien. Ou plutôt, cette séduction, ces jeans qui l’ont moulée si bien. Sans pourtant être belle. Seulement désirable…

Aujourd’hui, tout a changé. Tout, non, peut-être pas. Mais les paroles, les mots de tous les jours sont devenus plus simples, coulent de source. Comme tout le reste. Faut dire qu’à septante ans, on cherche moins. On est peut-être moins difficile. On compte moins, on essaye de vivre. Quoique : elle se sent pourtant plus jeune qu’à quarante ans en compagnie de Mario. Ha, son Mario de m… !

Et si elle dénombre ses amants, alors son cœur cherche toujours l’espoir.  C’est vrai, elle n’a jamais oublié Maxime. Qu’elle a pourtant rayé d’un trait de craie. Blanche. Comme ça. Parce qu’elle était comme ça. Autrefois. Mais durant toute sa vie, peut-être que la mélancolie a été son unique compagne.

Aujourd’hui, voilà, Colombe regarde l’horloge du restaurant. Ou est-ce déjà l’horloge qui la regarde, qui compte.

Pourtant, elle y croit toujours. Pour preuve, Edgard, qu’elle vient de rencontrer voici à peine quelques semaines ! Et ils ont décidé de partir en ferry, de découvrir une petite île grecque. Et puis, Edgard, il a quelque chose en plus. Peut-être est-ce parce qu’ils partagent un même âge, des anciennes peurs, des joies similaires, des rencontres d’une nuit, des joints d’une jeunesse incertaine, des violences certaines. Ou est-ce parce qu’ils ont essuyé les mêmes claques, ou pleuré des amours perdus…Oui, avec Edgard, c’est différent. D’ailleurs, ils ne sont pas amants. Très vite, ils ont décidé. Décider de ne pas décider. De laisser du temps au temps. Non, ça n’a rien avoir avec la maladie d’Edgard. Sa maladie incurable…Oui, Colombe est certaine, avec Edgard, ce sera différent.

Tout à coup, la voix nasillarde des haut-parleurs du ferry annonce que, suite à un changement de direction des vents, une tempête s’approche du navire.

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14 :32

- Et bien je crois que tout le monde est rentré et a quitté le pont…

La voix d’Egard, sans être monocorde, est en décalage avec les pas pressés des passagers. Qui comme des rats, livides et blancs, se pressent tous vers les cabines, vers l’arrière du bateau. Est-ce pour éviter d’essuyer la tempête qui fonce vers la proue du ferry ? Comme si…

Colombe apprécie le coin droit de la lèvre légèrement relevée de son compagnon, cet air ironique. Il n’est pas faux d’y retrouver un certain comportement proche de celui de Maxime. Un homme qui rit, raille, rassure.

-        -  Des RATS, je te dis, ma Colombe…

Est-ce par dérision qu’il porte avec délicatesse à sa bouche une mousse blanche et fraîche, une bière écumeuse alors que le restaurant est mis à sec ?

Dehors, les vagues blanchâtres s’amusent et veulent se montrer les plus hautes, les plus fortes que les autres ! Dix mètres, onze mètres ! Elles n’en sont pas à ça près. Et là, en haut, tout en haut, c’est noir à en mourir ! Le tonnerre doit en crever de rire, c’est certain !

-        -   Ce noir, ce blanc…Toute ma vie, murmure Colombe

15 :28

La tempête se déchaine. Comme si cela ne suffisait pas, des billots de bois massifs viennent se cacher dans les palles d’une hélice du bateau qui dérive à présent vers quelques hauts fonds. Le ferry, blessé sur le flanc gauche, saigne ses dernières heures.

Dans cette panique générale, les smartphones hurlent leur désespoir. On s’accroche à Dieu, ou à maman, ou à l’honneur et à la gloire ! Qu’on avait tant oublié. Maintenant, c’est le vertige !

Colombe et Edgard n’ont pas ce vertige, cette peur du vide qu’impressionne ceux qui le rencontre pour la première fois, qui n’ont connu que l’assurance de tous les lendemains.

-       -    Les secours n’arriveront pas à temps, ma chère Colombe. Et inutile de mette les canots à l’eau.

Elle caresse son collier: elle n’a plus peur.

-        -   Tu sais, tu es le premier homme avec lequel je ne me sens pas une étrangère.

Ce fut la dernière vague. Noyée dans un premier baiser. D’amour.

 

 

1 commentaire:

  1. Bonjour Patrick,
    Et voilà, tout est mal qui finit mal. Quelle vie de m..., pauvre Colombe ! Elle a tout vécu et maintenant qu'elle s'apaise dans l'amour platonique d'Edgar, il lui faut mourir. Lui aussi, mais il se sait condamné. Et elle, n'aurait-elle pas encore voulu vivre ? Ou lui faut-il vivre dans l'excès pour exister ? Ce dernier chapitre est très romantique : un naufrage qui emporte les vieux amoureux plutôt que de leur infliger une vie plus tranquille, Roméo et Juliette, Jack et Rose, on ne peut manquer d'y penser. L'amour et la mort sont des thèmes inextricablement liés et inépuisables.

    A bientôt pour la lecture de ta nouvelle complète,

    Marie-Claire

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