dimanche 1 mars 2026

Ambivalence

 

Non, Coline ne s’est pas trompée ! L’ascenseur de l’hôtel a hoqueté avant de s’immobiliser. L’unique lampe étincelante fait place à un éclairage de secours éreinté tirant sur un ocre miel sans saveur. De plus, l’ampoule, qui fait ce qu’elle peut, clignote. Coline a l’impression d’avoir déjà vécu une pareille situation…Oui, elle se souvient, à Genova et…

-         -  « Ne vous inquiétez pas : je suis convaincu que cela ne perdura pas longtemps » susurre alors Maxime.

L’exiguité du lieu et l’absence de téléphone ne contribuent cependant pas à la rassurer. Toutefois, quelques instants auparavant, elle avait pourtant ressenti un sentiment de bien-être aux côtés de Maxime. De cet homme. D’un homme, tout simplement.

Néanmoins souvent en pareilles situations angoissantes, elle redécouvre la scène vécue lors de sa séparation avec Mario. Ses yeux se ferment. Alors, Colombe revoit l’assiette. L’assiette que son ex-époux lui a lancée au visage. La violence est là. Mais cette fois, elle a osé. Et elle a évité, évité de baisser la tête, évité de se soumettre. Evité l’assiette, qui s’est brisée, qui a éclaté, qui a terminé sa course une bonne fois pour toute!  Adieu ! Elle a vaincu !

Pourtant…Pourtant là voilà, les yeux fermés. Seule dans son monde. Encore. Sans l’être vraiment. Le doute. Le doute est encore là. En elle. Ici, elle devine une araignée. Un fil, ténu. Si fin. Comme elle. Cependant, aujourd’hui, ce fil, est-il si fragile ? N’est-il pas devenu si solide du fait du temps, du fait de son élasticité ? Alors, Colombe esquisse un sourire.

La franche lumière réapparaît. Les câbles de l’ascenseur se meuvent comme des élastiques : elle se sent sauvée.

-        -   « Vous voyez, il suffit de patience et de confiance… ».

En entrant enfin dans la suite de Maxime, on peut y lire, en gras sur fond d’or :

 - « Le véritable danger, ce n’est pas de faire croire des mensonges aux gens, c’est d’abandonner totalement la vérité ». Hannah Arendt. Les Origines du totalitarisme.

Il devine une question dans son regard.   

-        -   " J’aime beaucoup cette philosophe, si profonde : l’idée centrale est que les systèmes totalitaires réussissent en détruisant les capacités des individus tout court. Ils ne pensent plus, car ils ne croient plus, ils ont perdu toute confiance, renoncent définitivement au sens critique. Alors, ils dérivent, deviennent engourdis et passifs. "

Il ajoute :

-        -   "Cela peut arriver à n’importe qui".

Ces paroles firent écho en elle, à ce que Mario lui avait fait subir. Mais elle se tut.

-       -      "Soit ! Trêve de ces bavardages ennuyants ", dit Maxime.

-      -    " Je ne regrette rien de ma vie, même si j’ai connu trop de violences. Sauf cette soif de connaissances que je ne parviens pas à tarir… Bon, et si je vous soignais ? " suggère-t-elle.

Il rougit. Aurait-il oublié la raison l’invitant à monter chez lui ?

En le pansant, les mains de Colombe se font douces, caressent une couleur qu’elle ne connait que trop, celui du sang et de la douleur. Mais cette fois, il n’y a pas d’orage. Pas de pavé froid : l’autre main est chaude, réceptive, elle accepte sa douceur. Puis, ça y est, le sang a disparu, les paumes deviennent riches, chaudes sous une pommade ambrée qui ne veut que du bien. Alors, elles voudraient jouer, ces mains, se rencontrer, faire un bout de chemin ensemble. Maintenant, mêmes les ambulances hurlantes qui déchirent le boulevard se sont envolées…

 Soudain, le GSM de Maxime casse le jeu. Regrets. Partagés.

 Restée seule, Colombe découvre un espace chaleureux que jusqu’à présent, elle n’avait pas encore rencontré : Mimosas et couleurs champagne s’offrent comme autant de cadeaux aux yeux de Colombe. Ensuite, sur le mur, il y a dans le premier cadre, cette main. Centrale. Brulée par un soleil qui, cérémonieusement, versant entre bleu nuit et quelques ors cuivrés, sert un thé. Comme un présent de plus. Délicat et chaud.

 Sans prévenir, dans un second cadre immense, elle provoque, froide, cette femme. En noir et blanc. Evidemment. Que fait elle là, dans cette ambiance si chaude ? Cuisses à l’air, elle ose se découvrir, couchée dans un lit, tandis que quelques draps aimeraient couvrir ne fut-ce que ses seins. Magiques.

-         -   « C’est ma femme ».

Colombe ne l’avait pas entendu arriver.

 

 

4 commentaires:

  1. Bonjour Patrick,

    Comme je m'y connais en matière de claustrophobie, j'ai apprécié ta description tout en retenue, mais néanmoins perceptible, du ressenti de Colombe coincée dans l'ascenseur. Avec Maxime mais néanmoins seule à supporter l'angoisse, comme c'était le cas avec un mari violent.

    Je vois trois partie dans ton texte : le sentiment de solitude dans le danger (l'ascenseur, Mario), une réflexion philosophique sur la manipulation des régimes totalitaires, et la description de tableaux aux murs de la chambre, les trois étant reliés par un fil qui me semble ténu.
    Au sujet de la décoration de la chambre d'hôtel, je ne comprends pas bien comment une citation d'Hannah Arendt peut-être peinte au mur. Ni la raison de s'attarder sur le tableau avec la main. Ni comment Maxime a pu y installer un immense tableau suggestif de sa femme.
    J'ai peine aussi à comprendre certaines phrases comme dans la description du cadre "où le soleil versant... sert un thé". Et pourquoi "cette main", "cette femme" ? Et cette propension à attribuer aux objets des intentions (l'ampoule, les draps), ou des caractéristiques (la couleur ocre miel sans saveur, les mains qui caressent une couleur). Ton texte ne gagnerait-il pas en force avec plus de simplicité ?
    Je suis curieuse de découvrir comment tu vas relier les vies différentes de Colombe : sa vie de SDF, sa vie avec Mario et sa vie plus bourgeoise. Bonne continuation !
    Marie-Claire

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  2. Bonjour Patrick,
    On se croirait dans un rêve. Vision fantasmée d’une panne d’ascenseur qui renvoie Colombe à sa vie d’avant avec Mario. Scène de séduction entre Colombe et l’écrivain : elle soigne ses bobos, applique un onguent, caresses réciproques ? Colombe était-elle prête à tomber dans les rets de Maxime, comme une alouette rôtie, jusqu’à ce qu’elle découvre sa femme allongée sur le lit ? Hasard, mise en scène délibérée ? Dans quel but ?
    Malgré tout ce qu’elle a déjà vécu , Colombe ne semble pas apprendre de ses erreurs. Elle enchaîne les situations problématiques et délicates sans jamais parvenir à se protéger.
    Y aura-t-il une sorte de rédemption ?
    A toi de voir,
    Cathy

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  3. Bonjour Patrick. Tu es un vrai créateur d'ambiances. Celle dans l'ascenseur est palpable. Je comprends que Maxime dispose d'une suite privée dans l'hôtel qu'il a aménagée selon son goût. Mais à quoi joue-t-il en exhibant un portait de sa femme dans le plus simple appareil ? Où est-elle cette épouse et que fait-elle ? Et si malgré tout Maxime n'avait aucune intention de séduire Colombe, victime de sa propre imagination ? Comme le dit Cathy: à toi de voir...et à nous de lire la suite. Amicalement.
    Andrée

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  4. Bonjour Patrick,

    Je te remercie d’voir tenu compte de ma consigne supplémentaire. Ton texte garde toute sa puissance et sa valeur poétique, mais il se lit avec beaucoup plus de plaisir et, surtout, libéré de difficultés inutiles, le lecteur en savoure d’autant mieux la force narrative. On est carrément dans le suspense poétique. Et on en redemande.
    La scène de l’ascenseur est très forte. Tu fais habilement partager l’angoisse de Colombe que l’on sent à due à la fois à la claustrophobie et à l’appréhension de ce que lui réserve cette rencontre avec Maxime où, une nouvelle fois, elle s‘est mise en danger.
    Deux remarques précises qui peuvent intéresser tout le monde dans la mesure où elle mettent en évidence l’importance d’un détail.

    « En entrant enfin dans la suite de Maxime, on peut y lire, en gras sur fond d’or : »
    En employant le pronom indéfini tu passes à une généralité qui nous sort du récit. En employant « elle », non seulement, tu restes dans le récit mais tu nous fais partager la surprise de Colombe.
    Une question : sur quoi figure ce texte ? Pas sur les murs, on est à l’hôtel. Maxime aurait-il installé un chevalet sur lequel il aurait posé le portrait de sa femme et l’inscription ?
    N’aurais-tu pas perdu de vue qu’ils sont dans un hôtel car tu décris un espace très personnalisé ? A moins que Maxime ne soit propriétaire de l’hôtel et que cette suite soit son appartement privé ? Mais il ;faudrait le dire.

    Magiques.
    L’adjectif détaché suit la description du portrait de la femme aux seins nus. Magiques, les seins ? Magique, le tableau ? En essayant de penser comme Colombe, , je penserais à la deuxième possibilité.
    Dans ton prochain texte, sous le signe du blanc, un jouet sera associé à une déception.
    Bon travail,
    Liliane

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