Midi.
Ça sonne bien, sans excès. Ça respire presque la plénitude
: en tout cas, c’est ce que les cloches de l’église semblent vouloir exprimer. Juste
à côté, ça sent bon la tortilla aux pommes de terre. Les gens passent, parlent
ou crient parfois quelque chose que leurs bras ne parviennent pas à énoncer. Colombe
se sent bien. Depuis quelques mois, elle a retrouvé quelque chose de neuf, quelque
chose qu’elle avait perdu. Quelque chose qui lui rend presque le sourire.
D’ailleurs, si elle a accepté de réaliser ce reportage
photographique, c’est davantage par plaisir que par obligation financière. Pourtant,
ici, à Mazarrón , dans cette petite localité espagnole à deux pas d’Almeria, Colombe
ne comprend pas un mot de cette langue. Et son thé est froid… Mais justement, maintenant,
elle s’en moque ! Va-elle recommander une seconde tortilla ? Oui ?
Non ? Son vrai plaisir, c’est exactement cela : pouvoir choisir, avoir
ce choix, bordel ! Être libre. Pouvoir avoir un thé froid. Si elle en a
envie.
Midi et quart.
La jeune serveuse, toute menue, toute noire vêtue, sans
pourtant être svelte, valse de client en client, prend les passages les plus rapides. Comme la
mode des leggings l’invite cette année, ses fesses collantes, sans courir, dansent
de table en table. Et la seconde tortilla semble taper du pied en arrivant. D’un
coup. Sec.
Midi et demi.
Malgré tout… Colombe se sent encore « étrangère ».
Une fois de plus. Ici comme ailleurs. Comme si cette paix intérieure ne pouvait
être qu’apparente, comme si ces moments agréables ne pouvaient être qu’une bouffée
d’air parmi tant d’autres, comme si ce ciel bleu était plus froid qu’il ne le
paraît en ce mois de mars…
Alors, elle tourne la tête, fixe l’allée lactée des
dalles de marbre, et le visage de Maxime apparaît ; alors Maxime
ne la quitte pas. Alors c’est comme une ritournelle. Il y avait très longtemps
qu’elle n’avait plus eu cette sensation. Presque étrange. C’est peut-cela, être
amoureuse…
Toutefois, d’un côté, cet homme la rassure, lui rend confiance ;
d’un autre côté, il produit un émoi, voire une inquiétude. Mais lui seul est-il
à l’origine de cette crainte ?
Midi quarante-cinq.
Le vent s’est levé. Après avoir réglé ses consommations,
Colombe traverse la rue pour se rendre dans l’église. Cherche-t-elle une
confirmation, une assurance en se réfugiant dans cet édifice religieux ? Elle
qui ne croit même pas en Dieu ! Quoique confuse, elle prend pourtant un
cierge laiteux et le plante. Comme si ce lieu mystique pouvait l’aider à comprendre
cette relation nouvelle et particulière ! Ici, tout est grand, haut et immaculé !
Sauf le chœur, couvert d’or. De chaleur. Oui, c’est cela, ce dont elle a d’abord
besoin, c’est de la chaleur humaine ! Avant tout.
Une fois dehors, un enfant pas plus haut que trois pommes traverse la ruelle tout
en se risquant à sourire à Colombe. Cette dernière le lui rend. Au même
instant, une trottinette conduite par un adolescent dévale en trombe une rue adjacente.
La poupée de la môme atterrit aux pieds de Colombe, saine et sauve. Mais les
dalles pâles se sont tâchées d’un rouge brique qui trahissent la douleur de la
gamine. Colombe voudrait saisir l’enfant inanimé, empêcher son sang de se répandre.
Mais rien ni fait : une fois de plus, face à la violence, sur le moment, elle
est désemparée.
Néanmoins, peu après, tandis qu’une femme semble appeler
les secours, Colombe finit par caresser les
cheveux de la jeune enfant. De l’autre main, ne s’inquiétant cependant pas de l’adolescent,
elle serre la poupée, comme pour se rassurer elle-même. Pour combler son angoisse,
elle ressent le besoin de parler à un proche. Sans hésitation, elle téléphone à
Maxime.
- - Maxime, que je suis contente de t’entendre !…
- - Bonjour Colombe, comment vas-tu ? Tu me sembles
troublée…Ha, je suis désolé mais j’ai un autre appel urgent. Sorry.
- - Mais, ma parole, il a raccroché, le goujat !
Stupéfaction et colère se tourmentent dans son ventre. Une
sombre et ancienne frustration tempête en elle. Pour une fois qu’elle a
vraiment besoin de lui ! Son estomac se contracte. Une boule de feu se
noue, prête à tonner !!
-
C’est cela, l’amour !?
Alors, ses sanglots inondent ses derniers espoirs ainsi
que la poupée.