« Non, Mademoiselle, s’il vous plait, ne dites rien.
Car ici, je ne suis rien ».
« Mon dieu, combien de fois ces mots, ces paroles ont-elles
raisonné dans ma tête ! Il y a pourtant si longtemps... Il est si lointain,
ce jour-là. Je ne saurai jamais qui
était cette inconnue. Cette femme, perdue, seulement drapée de désespoir. Qui
semblait avoir corps, âme, foi…Cependant aujourd’hui, elle me paraît si peu …étrangère
» !
Colombe comprend aujourd’hui le désarroi de cet être
énigmatique. Prostituée, « pute », compagne, maitresse, ces vocables,
ces sons qui sonnent maintenant trop fort à ses oreilles frappent le glas d’un
espoir perdu. Colombe… Ha, la Colombe qui pleurait puis qui riait, la Colombe
qui volait, de port en port ! Ha, la Colombe qui chipait, de photo en
photo, l’instant d’un plaisir furtif de quelques amoureux pour mieux l’imprimer
en noir et blanc. Colombe, autrefois libre ! Autrefois…
X
- - Qu’as-tu encore fait de ta journée ? !
Est-ce par angoisse ou par un plaisir malsain que Mario, le mari
de Colombe, a pour habitude voire par obsession de poser cette perpétuelle question
? Ou serait-ce pour se rassurer ?
Comme tous les samedis soirs, la coutume les conduit à ce même
restaurant italien. A cette même table. La plus isolée. Puis vient la même
question :
- - Qu’as-tu encore fait de ta journée ?!
Colombe évite la réponse.
« Sais pas » a-t- elle envie de répondre. Sais pas …Mais
elle sait trop bien : rien. Rien de réjouissant. De palpitant. De vivant.
-
Quelle idée as-tu de toujours t’afficher comme
une pute au restaurant ? Tu cherches encore un amant ? Hein, c’est ça
que tu cherches ? Pourtant au lit, je te retourne bien, non ?
Les lampes, trop froides au plafond, font semblant de ne
rien avoir entendu. Les murs, bleu nuit, dorment depuis la nuit des temps dans
des draps feutrés. Cependant, des
têtes se retournent, presque discrètement. Sourires narquois de quelque
hommes costumés. Grisés. Femmes gênées.
Pour Colombe, la jouissance n’est plus au rendez-vous depuis
si longtemps. Elle se laisse faire. Et attend que ce soit fini. Non, ce n’est
pas vraiment un viol. Enfin, elle veut le croire.
Il est vrai que ce soir une robe moulante céruléenne, dos nu,
dessine une certaine audace. Pourtant, ce n’est pas elle !
Pas elle du tout ! Si elle s’est traverstie, c’est pour Mario !
Seulement pour lui ! Par amour ? Vraiment ?
« Sais plus… »
« Sais
plus » car elle est aussi décidée. Décidé de lui dire. Dès à
présent. De lui dire que c’est fini. Que ses ecchymoses ont eu raison de cet
amour là. Ici, il n’osera pas la frapper. Secrètement, elle pince au bas de son
cou sa « clé fétiche » bien fort. Mais où trouver ce courage ?
X
L’orage serait-il de mauvais augure ? Quoiqu’il en
soit, Colombe et Mario sont rentrés à pied. Elle tremble. Ces tremblements ne résultent
pas seulement du froid nocturne mais bien plus de l’épreuve qu’elle doit
subir. Il claque la porte. Ils sont trempés. Des gouttes se perdent dans son
dos et cherchent leur chemin entre ses seins glacés.
Et elle se jette à l’eau :
- - Mario, je te quitte.
L’orage claque, lui aussi. Eclair. Il se faufile. Et disparait.
Interloqué, il rit, Mario. Jaune. Pas longtemps. Très vite,
on ne sait pas lequel des deux a le plus peur :
- - Me quitter ? Pour qui ? Hein ?
Pour qui ? hurle-t-il
- - Pour moi, Mario ! crie-t-elle enfin, pour
moi ! tu m’étouffes ! tu me tues ! Pauvre petit italien idiot !
Je veux vivre !
Colombe, convulsionnée, parvient à hoqueter :
- - Rends...rends moi ma liberté !
Tout s’arrête, tout se fige. Plus un son. Les jeux de frayeurs voudraient s’inverser. Nouveau coup de tonnerre. Mario, écarlate, saisit une assiette. Au verso de celle-ci, on déchiffre encore : « Pacific Blue Dinner Plates ». Elle part comme l’éclair vers sa rivale mais ça y est, Colombe ne le craint plus! On dirait que le plat ralentit sa course : ça y est, Colombe voit défiler leur vie commune ! L’assiette se brise et semble murmurer :
- « C’est quoi l’amour ? »