Non, Coline ne s’est pas trompée ! L’ascenseur de l’hôtel
a hoqueté avant de s’immobiliser. L’unique lampe étincelante fait place à un
éclairage de secours éreinté tirant sur un ocre miel sans saveur. De plus, l’ampoule,
qui fait ce qu’elle peut, clignote. Coline a l’impression d’avoir déjà vécu une
pareille situation…Oui, elle se souvient, à Genova et…
- - « Ne vous inquiétez pas : je suis
convaincu que cela ne perdura pas longtemps » susurre alors Maxime.
L’exiguité du lieu et
l’absence de téléphone ne contribuent cependant pas à la rassurer. Toutefois,
quelques instants auparavant, elle avait pourtant ressenti un sentiment de
bien-être aux côtés de Maxime. De cet homme. D’un homme, tout simplement.
Néanmoins souvent en pareilles situations angoissantes, elle
redécouvre la scène vécue lors de sa séparation avec Mario. Ses yeux se
ferment. Alors, Colombe revoit l’assiette. L’assiette que son ex-époux lui a lancée
au visage. La violence est là. Mais cette fois, elle a osé. Et elle a évité,
évité de baisser la tête, évité de se soumettre. Evité l’assiette, qui s’est brisée,
qui a éclaté, qui a terminé sa course une bonne fois pour toute! Adieu ! Elle a vaincu !
Pourtant…Pourtant là voilà, les yeux fermés. Seule dans son
monde. Encore. Sans l’être vraiment. Le doute. Le doute est encore là. En elle.
Ici, elle devine une araignée. Un fil, ténu. Si fin. Comme elle. Cependant,
aujourd’hui, ce fil, est-il si fragile ? N’est-il pas devenu si solide du
fait du temps, du fait de son élasticité ? Alors, Colombe esquisse un sourire.
La franche lumière réapparaît. Les câbles de l’ascenseur se
meuvent comme des élastiques : elle se sent sauvée.
- - « Vous voyez, il suffit de patience et de
confiance… ».
En entrant enfin dans la suite de Maxime, on peut y lire, en
gras sur fond d’or :
- « Le véritable
danger, ce n’est pas de faire croire des mensonges aux gens, c’est d’abandonner
totalement la vérité ». Hannah Arendt. Les Origines du totalitarisme.
Il devine une question dans son regard.
- - " J’aime beaucoup cette philosophe, si profonde : l’idée centrale est que les systèmes totalitaires réussissent en détruisant les capacités des individus tout court. Ils ne pensent plus, car ils ne croient plus, ils ont perdu toute confiance, renoncent définitivement au sens critique. Alors, ils dérivent, deviennent engourdis et passifs. "
Il ajoute :
- - "Cela peut
arriver à n’importe qui".
Ces paroles firent écho en elle, à ce que Mario lui avait
fait subir. Mais elle se tut.
- - "Soit ! Trêve de ces bavardages ennuyants ", dit Maxime.
- - " Je ne regrette rien de ma vie, même si j’ai connu trop de violences. Sauf cette soif de connaissances que je ne parviens pas à tarir… Bon, et si je vous soignais ? " suggère-t-elle.
Il rougit. Aurait-il oublié la
raison l’invitant à monter chez lui ?
En le pansant, les mains de Colombe se font
douces, caressent une couleur qu’elle ne connait que trop, celui du sang et de
la douleur. Mais cette fois, il n’y a pas d’orage. Pas de pavé froid : l’autre
main est chaude, réceptive, elle accepte sa douceur. Puis, ça y est, le sang a
disparu, les paumes deviennent riches, chaudes sous une pommade ambrée qui ne
veut que du bien. Alors, elles voudraient jouer, ces mains, se rencontrer, faire
un bout de chemin ensemble. Maintenant, mêmes les ambulances hurlantes qui
déchirent le boulevard se sont envolées…
- - « C’est ma femme ».
Colombe ne l’avait pas entendu arriver.