dimanche 12 avril 2026

La dernière vague

 

Midi

Ce matin, Colombe a quitté Ancona. Ancona…Elle se souvient si bien. Elle devait avoir vingt-cinq ans lorsque son ferry s’était amarré cette fois-là. Le sourire et la mélancolie, tour à tour, l’habillait si bien…Déjà à l’époque. En tous cas, elle jouait avec le feu ! Pas de limite, ou si peu ! Lors de la traversée de ce ferry, les hommes, de tous horizons, se retournaient sur elle, sur ses fesses, sur ces frocs savamment troués. Elle dansait presque, devant eux, les mains dans les poches, la clope en bouche. Ho, oui, elle se souvient de cette époque…

Elle ne peut oublier, ce corps là, qui a été le sien. Ou plutôt, cette séduction, ces jeans qui l’ont moulée si bien. Sans pourtant être belle. Seulement désirable…

Aujourd’hui, tout a changé. Tout, non, peut-être pas. Mais les paroles, les mots de tous les jours sont devenus plus simples, coulent de source. Comme tout le reste. Faut dire qu’à septante ans, on cherche moins. On est peut-être moins difficile. On compte moins, on essaye de vivre. Quoique : elle se sent pourtant plus jeune qu’à quarante ans en compagnie de Mario. Ha, son Mario de m… !

Et si elle dénombre ses amants, alors son cœur cherche toujours l’espoir.  C’est vrai, elle n’a jamais oublié Maxime. Qu’elle a pourtant rayé d’un trait de craie. Blanche. Comme ça. Parce qu’elle était comme ça. Autrefois. Mais durant toute sa vie, peut-être que la mélancolie a été son unique compagne.

Aujourd’hui, voilà, Colombe regarde l’horloge du restaurant. Ou est-ce déjà l’horloge qui la regarde, qui compte.

Pourtant, elle y croit toujours. Pour preuve, Edgard, qu’elle vient de rencontrer voici à peine quelques semaines ! Et ils ont décidé de partir en ferry, de découvrir une petite île grecque. Et puis, Edgard, il a quelque chose en plus. Peut-être est-ce parce qu’ils partagent un même âge, des anciennes peurs, des joies similaires, des rencontres d’une nuit, des joints d’une jeunesse incertaine, des violences certaines. Ou est-ce parce qu’ils ont essuyé les mêmes claques, ou pleuré des amours perdus…Oui, avec Edgard, c’est différent. D’ailleurs, ils ne sont pas amants. Très vite, ils ont décidé. Décider de ne pas décider. De laisser du temps au temps. Non, ça n’a rien avoir avec la maladie d’Edgard. Sa maladie incurable…Oui, Colombe est certaine, avec Edgard, ce sera différent.

Tout à coup, la voix nasillarde des haut-parleurs du ferry annonce que, suite à un changement de direction des vents, une tempête s’approche du navire.

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14 :32

- Et bien je crois que tout le monde est rentré et a quitté le pont…

La voix d’Egard, sans être monocorde, est en décalage avec les pas pressés des passagers. Qui comme des rats, livides et blancs, se pressent tous vers les cabines, vers l’arrière du bateau. Est-ce pour éviter d’essuyer la tempête qui fonce vers la proue du ferry ? Comme si…

Colombe apprécie le coin droit de la lèvre légèrement relevée de son compagnon, cet air ironique. Il n’est pas faux d’y retrouver un certain comportement proche de celui de Maxime. Un homme qui rit, raille, rassure.

-        -  Des RATS, je te dis, ma Colombe…

Est-ce par dérision qu’il porte avec délicatesse à sa bouche une mousse blanche et fraîche, une bière écumeuse alors que le restaurant est mis à sec ?

Dehors, les vagues blanchâtres s’amusent et veulent se montrer les plus hautes, les plus fortes que les autres ! Dix mètres, onze mètres ! Elles n’en sont pas à ça près. Et là, en haut, tout en haut, c’est noir à en mourir ! Le tonnerre doit en crever de rire, c’est certain !

-        -   Ce noir, ce blanc…Toute ma vie, murmure Colombe

15 :28

La tempête se déchaine. Comme si cela ne suffisait pas, des billots de bois massifs viennent se cacher dans les palles d’une hélice du bateau qui dérive à présent vers quelques hauts fonds. Le ferry, blessé sur le flanc gauche, saigne ses dernières heures.

Dans cette panique générale, les smartphones hurlent leur désespoir. On s’accroche à Dieu, ou à maman, ou à l’honneur et à la gloire ! Qu’on avait tant oublié. Maintenant, c’est le vertige !

Colombe et Edgard n’ont pas ce vertige, cette peur du vide qu’impressionne ceux qui le rencontre pour la première fois, qui n’ont connu que l’assurance de tous les lendemains.

-       -    Les secours n’arriveront pas à temps, ma chère Colombe. Et inutile de mette les canots à l’eau.

Elle caresse son collier: elle n’a plus peur.

-        -   Tu sais, tu es le premier homme avec lequel je ne me sens pas une étrangère.

Ce fut la dernière vague. Noyée dans un premier baiser. D’amour.

 

 

vendredi 20 mars 2026

A deux pas d'Almeria...d'une bouffée s'air.

Midi.

Ça sonne bien, sans excès. Ça respire presque la plénitude : en tout cas, c’est ce que les cloches de l’église semblent vouloir exprimer. Juste à côté, ça sent bon la tortilla aux pommes de terre. Les gens passent, parlent ou crient parfois quelque chose que leurs bras ne parviennent pas à énoncer. Colombe se sent bien. Depuis quelques mois, elle a retrouvé quelque chose de neuf, quelque chose qu’elle avait perdu. Quelque chose qui lui rend presque le sourire.

D’ailleurs, si elle a accepté de réaliser ce reportage photographique, c’est davantage par plaisir que par obligation financière. Pourtant, ici, à Mazarrón , dans cette petite localité espagnole à deux pas d’Almeria, Colombe ne comprend pas un mot de cette langue. Et son thé est froid… Mais justement, maintenant, elle s’en moque ! Va-elle recommander une seconde tortilla ? Oui ? Non ? Son vrai plaisir, c’est exactement cela : pouvoir choisir, avoir ce choix, bordel ! Être libre. Pouvoir avoir un thé froid. Si elle en a envie.

Midi et quart.

La jeune serveuse, toute menue, toute noire vêtue, sans pourtant être svelte, valse de client en client,  prend les passages les plus rapides. Comme la mode des leggings l’invite cette année, ses fesses collantes, sans courir, dansent de table en table. Et la seconde tortilla semble taper du pied en arrivant. D’un coup. Sec.

Midi et demi.

Malgré tout… Colombe se sent encore « étrangère ». Une fois de plus. Ici comme ailleurs. Comme si cette paix intérieure ne pouvait être qu’apparente, comme si ces moments agréables ne pouvaient être qu’une bouffée d’air parmi tant d’autres, comme si ce ciel bleu était plus froid qu’il ne le paraît en ce mois de mars…

Alors, elle tourne la tête, fixe l’allée lactée des dalles de marbre, et le visage de Maxime apparaît ; alors Maxime ne la quitte pas. Alors c’est comme une ritournelle. Il y avait très longtemps qu’elle n’avait plus eu cette sensation. Presque étrange. C’est peut-cela, être amoureuse…

Toutefois, d’un côté, cet homme la rassure, lui rend confiance ; d’un autre côté, il produit un émoi, voire une inquiétude. Mais lui seul est-il à l’origine de cette crainte ?

Midi quarante-cinq.

Le vent s’est levé. Après avoir réglé ses consommations, Colombe traverse la rue pour se rendre dans l’église. Cherche-t-elle une confirmation, une assurance en se réfugiant dans cet édifice religieux ? Elle qui ne croit même pas en Dieu ! Quoique confuse, elle prend pourtant un cierge laiteux et le plante. Comme si ce lieu mystique pouvait l’aider à comprendre cette relation nouvelle et particulière ! Ici, tout est grand, haut et immaculé ! Sauf le chœur, couvert d’or. De chaleur. Oui, c’est cela, ce dont elle a d’abord besoin, c’est de la chaleur humaine ! Avant tout.

Une fois dehors, un enfant pas plus haut que trois pommes traverse la ruelle tout en se risquant à sourire à Colombe. Cette dernière le lui rend. Au même instant, une trottinette conduite par un adolescent dévale en trombe une rue adjacente. La poupée de la môme atterrit aux pieds de Colombe, saine et sauve. Mais les dalles pâles se sont tâchées d’un rouge brique qui trahissent la douleur de la gamine. Colombe voudrait saisir l’enfant inanimé, empêcher son sang de se répandre. Mais rien ni fait : une fois de plus, face à la violence, sur le moment, elle est désemparée.

Néanmoins, peu après, tandis qu’une femme semble appeler les secours, Colombe finit par caresser les cheveux de la jeune enfant. De l’autre main, ne s’inquiétant cependant pas de l’adolescent, elle serre la poupée, comme pour se rassurer elle-même. Pour combler son angoisse, elle ressent le besoin de parler à un proche. Sans hésitation, elle téléphone à Maxime.

-          - Maxime, que je suis contente de t’entendre !…

-         -     Bonjour Colombe, comment vas-tu ? Tu me sembles troublée…Ha, je suis désolé mais j’ai un autre appel urgent. Sorry.

-          -    Mais, ma parole, il a raccroché, le goujat !

Stupéfaction et colère se tourmentent dans son ventre. Une sombre et ancienne frustration tempête en elle. Pour une fois qu’elle a vraiment besoin de lui ! Son estomac se contracte. Une boule de feu se noue, prête à tonner !!

-          C’est cela, l’amour !?

Alors, ses sanglots inondent ses derniers espoirs ainsi que la poupée.

  

dimanche 1 mars 2026

Ambivalence

 

Non, Coline ne s’est pas trompée ! L’ascenseur de l’hôtel a hoqueté avant de s’immobiliser. L’unique lampe étincelante fait place à un éclairage de secours éreinté tirant sur un ocre miel sans saveur. De plus, l’ampoule, qui fait ce qu’elle peut, clignote. Coline a l’impression d’avoir déjà vécu une pareille situation…Oui, elle se souvient, à Genova et…

-         -  « Ne vous inquiétez pas : je suis convaincu que cela ne perdura pas longtemps » susurre alors Maxime.

L’exiguité du lieu et l’absence de téléphone ne contribuent cependant pas à la rassurer. Toutefois, quelques instants auparavant, elle avait pourtant ressenti un sentiment de bien-être aux côtés de Maxime. De cet homme. D’un homme, tout simplement.

Néanmoins souvent en pareilles situations angoissantes, elle redécouvre la scène vécue lors de sa séparation avec Mario. Ses yeux se ferment. Alors, Colombe revoit l’assiette. L’assiette que son ex-époux lui a lancée au visage. La violence est là. Mais cette fois, elle a osé. Et elle a évité, évité de baisser la tête, évité de se soumettre. Evité l’assiette, qui s’est brisée, qui a éclaté, qui a terminé sa course une bonne fois pour toute!  Adieu ! Elle a vaincu !

Pourtant…Pourtant là voilà, les yeux fermés. Seule dans son monde. Encore. Sans l’être vraiment. Le doute. Le doute est encore là. En elle. Ici, elle devine une araignée. Un fil, ténu. Si fin. Comme elle. Cependant, aujourd’hui, ce fil, est-il si fragile ? N’est-il pas devenu si solide du fait du temps, du fait de son élasticité ? Alors, Colombe esquisse un sourire.

La franche lumière réapparaît. Les câbles de l’ascenseur se meuvent comme des élastiques : elle se sent sauvée.

-        -   « Vous voyez, il suffit de patience et de confiance… ».

En entrant enfin dans la suite de Maxime, on peut y lire, en gras sur fond d’or :

 - « Le véritable danger, ce n’est pas de faire croire des mensonges aux gens, c’est d’abandonner totalement la vérité ». Hannah Arendt. Les Origines du totalitarisme.

Il devine une question dans son regard.   

-        -   " J’aime beaucoup cette philosophe, si profonde : l’idée centrale est que les systèmes totalitaires réussissent en détruisant les capacités des individus tout court. Ils ne pensent plus, car ils ne croient plus, ils ont perdu toute confiance, renoncent définitivement au sens critique. Alors, ils dérivent, deviennent engourdis et passifs. "

Il ajoute :

-        -   "Cela peut arriver à n’importe qui".

Ces paroles firent écho en elle, à ce que Mario lui avait fait subir. Mais elle se tut.

-       -      "Soit ! Trêve de ces bavardages ennuyants ", dit Maxime.

-      -    " Je ne regrette rien de ma vie, même si j’ai connu trop de violences. Sauf cette soif de connaissances que je ne parviens pas à tarir… Bon, et si je vous soignais ? " suggère-t-elle.

Il rougit. Aurait-il oublié la raison l’invitant à monter chez lui ?

En le pansant, les mains de Colombe se font douces, caressent une couleur qu’elle ne connait que trop, celui du sang et de la douleur. Mais cette fois, il n’y a pas d’orage. Pas de pavé froid : l’autre main est chaude, réceptive, elle accepte sa douceur. Puis, ça y est, le sang a disparu, les paumes deviennent riches, chaudes sous une pommade ambrée qui ne veut que du bien. Alors, elles voudraient jouer, ces mains, se rencontrer, faire un bout de chemin ensemble. Maintenant, mêmes les ambulances hurlantes qui déchirent le boulevard se sont envolées…

 Soudain, le GSM de Maxime casse le jeu. Regrets. Partagés.

 Restée seule, Colombe découvre un espace chaleureux que jusqu’à présent, elle n’avait pas encore rencontré : Mimosas et couleurs champagne s’offrent comme autant de cadeaux aux yeux de Colombe. Ensuite, sur le mur, il y a dans le premier cadre, cette main. Centrale. Brulée par un soleil qui, cérémonieusement, versant entre bleu nuit et quelques ors cuivrés, sert un thé. Comme un présent de plus. Délicat et chaud.

 Sans prévenir, dans un second cadre immense, elle provoque, froide, cette femme. En noir et blanc. Evidemment. Que fait elle là, dans cette ambiance si chaude ? Cuisses à l’air, elle ose se découvrir, couchée dans un lit, tandis que quelques draps aimeraient couvrir ne fut-ce que ses seins. Magiques.

-         -   « C’est ma femme ».

Colombe ne l’avait pas entendu arriver.

 

 

dimanche 8 février 2026

Parfum de bonheur

 

Les assiettes vermeilles, les paravents grenat du hall de cet hôtel luxueux ont de quoi surprendre. Dans un premier temps. Rapidement, le puits de lumière du dôme apaise ces tons vifs d’un autre temps. Et on se glisse dans un de ces canapés dont les couleurs accordent déjà une note de chaleur. Entre ces colonnes de marbre presque cuivré, un air de musique pourrait s’élever de ce piano à queue. Central. Colombe se sent pourtant bien dans cette élégance. Elle est presque heureuse d’attendre cet homme. Comme tous les mardis soir. Cet homme dont le retard est une seconde nature. Quand il arrivera, il s’excusera platement, comme si c’était son premier rendez-vous galant. Puis, Maxime sourira. Un de ces sourires doux, délicat dont il a le secret. Pourtant, il ne s’agit pas d’une de ces rencontres amoureuses mais d’un second gagne-pain bien nécessaire pour Colombe. De plus, être lectrice professionnelle est devenu une aspiration, voire d’un second souffle : au-delà du livre, elle découvre des gens, leur vie, leurs désespoirs, leurs joies... En fait, c’est une autre manière de photographier ces personnages. Dont elle a besoin. Impérativement. Comme cela a toujours été le cas.

Elle attend. Comme la lavande juste à ses côtés, enivrante. Elle attend et se souvient. Elle se souvient très bien, trop bien : quinze ans. Quinze ans déjà que ce viol a bouleversé son existence : le lendemain, constatant que son sac a été volé ou oublié lors de cette nuit-là, elle se décide de se rendre au commissariat. Est-ce réellement pour son sac disparu ? Ou pour dénoncer l’outrage fait à cette femme ? Dont elle ne sait rien. Le temps s’écoule ; personne ne vient la chercher. Alors qu’elle est prête à partir sans avoir fait sa déposition, un inspecteur l’appelle. Vous savez, un de ces italiens dont on vante l’attitude assurée et décidée. Vigoureux au demeurant…C’est cela qu’elle espère. Car depuis cette violence qu’elle a découverte, les rues annoncent une autre saveur, un autre couleur : celle de la peur et du sang.

Mario. L’inspecteur se prénomme Mario. Il deviendra vite son mari. Il y aura même de l’amour, presque de la tendresse. Mais il a un grand défaut, le Mario : il aime l’argent ! L’agent et le pouvoir. Alors, il ne faut pas être en Italie pour embrasser la corruption mais, qui plus est, si vous êtes en Italie et flic…Il perdra donc son emploi. Et ce qui le blessera vraiment, ce sera sa perte d’estime. Son aura tombera dans l’oubli, dans un puits sans fond. Un puits dont l’eau sera une encre de douleur, de sang. Une eau qui écrira la fin de la première histoire de cet italien. Ensuite, une seconde histoire de ce même Italien, rouge feu celle-là, naîtra.  Ici, tout basculera, même si beaucoup d’ingrédients étaient déjà sur la table et les couteaux bien aiguisés. Le flic tombera dans la pègre. Alors leur couple, déjà très conflictuel, ne survivra pas. Le manque d'amour les a assassiné. A petit feu.

Dans le hall de l’hôtel, c’est un sourire malhabile qui sort Colombe de ses songes. L’homme ne sait pas trop où se mettre, où se poser. Il effleure d’abord le cortège de lavandes qui semblent offusquées, puis prend la main de sa lectrice :

-          -        Je ne sais trop comment me faire pardonner…

En guise d’accueil de bienveillance, elle lui coupa la parole doucement :

-         -         Nous vous attendions.

 De son bras droit, elle désigne les fauteuils moelleux et les plantes odorantes.

De suite, elle ajoute :

-         -         Le patio, comme d’habitude ? Nous n’aurons sans doute que le calme pour compagnon, je pense.

Une certaine  gêne apparait sur son visage. Pourtant, Colombe a prêté une attention particulière à sa toilette et à son langage, contrairement à autrefois…De quoi peut-il s’agir ?

Il montra sa main ensanglantée :

-             -     Je suis désolé mais en voulant éviter de chuter, je me suis blessé en me rattrapant. Puis-je vous         demander de m’accompagner dans ma suite afin que je me soigne ?

Seuls dans l’ascenseur, Colombe mesure la prestance de cet homme. Il y a quelque chose de rassurant, voire de romanesque…Cependant, c’est la première fois qu’il l’invite dans sa suite, qui en fait est une de ses résidences. Tout à coup, un doute la fait tressaillir.

 

 

 

 

 

dimanche 18 janvier 2026

Vaisselle à tue-tête (bleu, vaisselle et une épreuve)

 


« Non, Mademoiselle, s’il vous plait, ne dites rien. Car ici, je ne suis rien ».

« Mon dieu, combien de fois ces mots, ces paroles ont-elles raisonné dans ma tête ! Il y a pourtant si longtemps... Il est si lointain, ce jour-là.  Je ne saurai jamais qui était cette inconnue. Cette femme, perdue, seulement drapée de désespoir. Qui semblait avoir corps, âme, foi…Cependant aujourd’hui, elle me paraît si peu …étrangère » !

Colombe comprend aujourd’hui le désarroi de cet être énigmatique. Prostituée, « pute », compagne, maitresse, ces vocables, ces sons qui sonnent maintenant trop fort à ses oreilles frappent le glas d’un espoir perdu. Colombe… Ha, la Colombe qui pleurait puis qui riait, la Colombe qui volait, de port en port ! Ha, la Colombe qui chipait, de photo en photo, l’instant d’un plaisir furtif de quelques amoureux pour mieux l’imprimer en noir et blanc. Colombe, autrefois libre ! Autrefois…

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-          -    Qu’as-tu encore fait de ta journée ? !

Est-ce par angoisse ou par un plaisir malsain que Mario, le mari de Colombe, a pour habitude voire par obsession de poser cette perpétuelle question ? Ou serait-ce pour se rassurer ?

Comme tous les samedis soirs, la coutume les conduit à ce même restaurant italien. A cette même table. La plus isolée. Puis vient la même question :

-          -    Qu’as-tu encore fait de ta journée ?!

Colombe évite la réponse.

« Sais pas » a-t- elle envie de répondre. Sais pas …Mais elle sait trop bien : rien. Rien de réjouissant. De palpitant. De vivant.

-          Quelle idée as-tu de toujours t’afficher comme une pute au restaurant ? Tu cherches encore un amant ? Hein, c’est ça que tu cherches ? Pourtant au lit, je te retourne bien, non ?

Les lampes, trop froides au plafond, font semblant de ne rien avoir entendu. Les murs, bleu nuit, dorment depuis la nuit des temps dans des draps feutrés. Cependant, des têtes se retournent, presque discrètement. Sourires narquois de quelque hommes costumés. Grisés. Femmes gênées.

Pour Colombe, la jouissance n’est plus au rendez-vous depuis si longtemps. Elle se laisse faire. Et attend que ce soit fini. Non, ce n’est pas vraiment un viol. Enfin, elle veut le croire.

Il est vrai que ce soir une robe moulante céruléenne, dos nu, dessine une certaine audace. Pourtant, ce n’est pas elle ! Pas elle du tout ! Si elle s’est traverstie, c’est pour Mario ! Seulement pour lui ! Par amour ? Vraiment ?

« Sais plus… »

« Sais plus » car elle est aussi décidée. Décidé de lui dire. Dès à présent. De lui dire que c’est fini. Que ses ecchymoses ont eu raison de cet amour là. Ici, il n’osera pas la frapper. Secrètement, elle pince au bas de son cou sa « clé fétiche » bien fort. Mais où trouver ce courage ?

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L’orage serait-il de mauvais augure ? Quoiqu’il en soit, Colombe et Mario sont rentrés à pied. Elle tremble. Ces tremblements ne résultent pas seulement du froid nocturne mais bien plus de l’épreuve qu’elle doit subir. Il claque la porte. Ils sont trempés. Des gouttes se perdent dans son dos et cherchent leur chemin entre ses seins glacés.

Et elle se jette à l’eau :

-         -     Mario, je te quitte.

L’orage claque, lui aussi. Eclair. Il se faufile. Et disparait.

Interloqué, il rit, Mario. Jaune. Pas longtemps. Très vite, on ne sait pas lequel des deux a le plus peur :

-       -       Me quitter ? Pour qui ? Hein ? Pour qui ? hurle-t-il

-        -      Pour moi, Mario ! crie-t-elle enfin, pour moi ! tu m’étouffes ! tu me tues ! Pauvre petit italien idiot ! Je veux vivre !

Colombe, convulsionnée, parvient à hoqueter :

-         -     Rends...rends moi ma liberté !

Tout s’arrête, tout se fige. Plus un son. Les jeux de frayeurs voudraient s’inverser.  Nouveau coup de tonnerre. Mario, écarlate, saisit une assiette. Au verso de celle-ci, on déchiffre encore : « Pacific Blue Dinner Plates ». Elle part comme l’éclair vers sa rivale mais ça y est, Colombe ne le craint plus! On dirait que le plat ralentit sa course : ça y est, Colombe voit défiler leur vie commune ! L’assiette se brise et semble murmurer : 

-    « C’est quoi l’amour ? »

 

 

 

 

 

 

samedi 20 décembre 2025

La scène

 

    Ancona n’est qu’un port et rien d’autre. Colombe décide de passer son chemin et prend directement le train vers Genova où elle doit rencontrer un mannequin, galerie Rossetti. Comme d’habitude, elle prendra le temps de rencontrer le personnage, car photographier une femme, un homme, c’est d’abord les « saisir », sentir leurs émotions, c’est aller au-delà du corps, de l’image pure et simple. Quelque part, Colombe veut s’identifier à son « acteur », à son « actrice » : il s’agit presque d’une « scène théâtrale » très brève. Cette fois, il s’agit d’une femme. Le cadre lui plaît particulièrement car Genova est un lieu consacré à l’art et à l’histoire comme si chaque ruelle, chaque « caruggi » pleurait ou riait de son passé.

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Trois heures du matin.  Un bar plus miteux que populaire. Via di Pre. La voilà seule, une fois de plus. Seule, comme elle aime l’être. Elle est heureuse, sans savoir pourquoi. Est-ce parce que dehors il fait noir d’encre ? Ou parce que les encoignures de rues recèlent encore quelques derniers camés et autres poisons de toxicos ? Serait-ce parce que les murs lui révèlent une odeur forte et lui cacheront leurs couleurs vives jusqu’à l’aube ?

-         -  « Sais pas ».

En tous cas, il y a quelque chose de poisseux qui colle aux murailles. Mais voilà, elle aime ces nuits-là ! Et puis, trop de shoots de Vodka et autre Triple sec rendent la vie encore plus simple, semblent se jouer d’elle, quitte à en faire une marionnette !  

Bientôt quatre heures. Avec regret, Colombe quitte l’établissement, passablement ivre. Tant bien que mal, elle s’évertue à apercevoir son auberge pourtant située à un jet de pierre. Curieusement, tandis qu’elle a l’habitude de trainer dans des lieux hasardeux, une certaine appréhension germe en elle. Dans cette ruelle étroite, près de son hôtel qu’elle découvre enfin, les odeurs lourdes et épaisses font place à un jeu de lumières. Qui s’amuse. Verdâtre et pauvre. Qui existe sans vraiment être. Qui va. Et puis qui vient. Qui pénètre dans la rue, puis s’en va. D’un coup. Les néons olivâtres de l’auberge font ce qu’ils peuvent.  Clignotent. Prêts à s’éteindre.

Ou alors est-ce ce grognement, ni humain ni animal, qui l’interpelle et l’inquiète ? Ces râlements s’entre-mêlent, puis se muent en gémissements ! Alors, Colombe, d’abord médusée, finit par sourire : dans la ruelle, à proximité de son logement, un homme et une femme semblent faire l’amour ! Ceci dit, ce n’est pas elle qui sera importunée par une telle scène. Même en pleine rue.

Et pourtant, ce spectacle la dégrise rapidement : car il a quelque chose d’intriguant. Dans ce rapport, on devine une exigence excessive, des mouvements tourmentés dans le comportement de cet homme sans retenue. Comme si cette femme en disait trop que pour pouvoir réellement s’exprimer. Comme si son corps ne pouvait pas jouir dans ce jeu trop haché, trop heurtant, trop blessant. Trop. Qui ne laisse la place qu’à un homme malhabile. Tout n’est que saccades. Et puis, le couple s’arrête. Maintenant, c’est Colombe qui a mal, mal pour cette femme. Est-ce pour ce corps qu’elle devine meurtri ? Pour cette épouse ? Pour cette maitresse ? Ou pour cette prostituée ? Et s’il s’agissait d’un plaisir commun ?

Partagée entre colère et résignation, Colombe hésite à intervenir. Alors, une autre rage l’envahit, une violence contre elle, elle qui n’a rien fait, qui est là, blottie dans un coin de la rue. Seule. Mais seule avec eux, avec ces deux corps ! Que doit-elle faire ? Que peut-elle faire ? Quel droit a-t-elle ? Comme pour se rassurer, elle serre son objet fétiche, cette clé mystère qui lui pend au cou.

L’homme se relève, se reboutonne.  On ne comprend pas bien ce qui se passe. Puis il s’en va. Pourtant, les néons blafards continuent à bazarder leur lumière verdâtre. Glauque.

Colombe ose enfin s’approcher de la scène. La comédie laisse survivre des traces d’un talon noir, brisé, lui aussi ; d’un manteau blanc, d’un chic oublié, long, laineux, usé à la corde, jeté en pâture au pavés épuisés. Au sol, l’étrangère, nue, encore verte de peur, se retourne. S’assied sur des pierres qui suintent ses douleurs.

-          « Non, Mademoiselle, s’il vous plaît, ne dites rien. Ne faites rien.  Car ici, je ne suis rien ».

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

 

La dernière vague

  Midi Ce matin, Colombe a quitté Ancona. Ancona…Elle se souvient si bien. Elle devait avoir vingt-cinq ans lorsque son ferry s’était amar...