Les assiettes vermeilles, les paravents grenat du hall de
cet hôtel luxueux ont de quoi surprendre. Dans un premier temps. Rapidement, le
puits de lumière du dôme apaise ces tons vifs d’un autre temps. Et on se glisse
dans un de ces canapés dont les couleurs accordent déjà une note de chaleur.
Entre ces colonnes de marbre presque cuivré, un air de musique pourrait
s’élever de ce piano à queue. Central. Colombe se sent pourtant bien dans cette
élégance. Elle est presque heureuse d’attendre cet homme. Comme tous les mardis
soir. Cet homme dont le retard est une seconde nature. Quand il arrivera, il
s’excusera platement, comme si c’était son premier rendez-vous galant. Puis, Maxime
sourira. Un de ces sourires doux, délicat dont il a le secret. Pourtant, il ne
s’agit pas d’une de ces rencontres amoureuses mais d’un second gagne-pain bien
nécessaire pour Colombe. De plus, être lectrice professionnelle est devenu une
aspiration, voire d’un second souffle : au-delà du livre, elle découvre
des gens, leur vie, leurs désespoirs, leurs joies... En fait, c’est une autre
manière de photographier ces personnages. Dont elle a besoin.
Impérativement. Comme cela a toujours été le cas.
Elle attend. Comme la lavande juste à ses côtés, enivrante.
Elle attend et se souvient. Elle se souvient très bien, trop bien : quinze
ans. Quinze ans déjà que ce viol a bouleversé son existence : le
lendemain, constatant que son sac a été volé ou oublié lors de cette nuit-là,
elle se décide de se rendre au commissariat. Est-ce réellement pour son
sac disparu ? Ou pour dénoncer l’outrage fait à cette femme ? Dont
elle ne sait rien. Le temps s’écoule ; personne ne vient la chercher. Alors
qu’elle est prête à partir sans avoir fait sa déposition, un inspecteur l’appelle.
Vous savez, un de ces italiens dont on vante l’attitude assurée et décidée.
Vigoureux au demeurant…C’est cela qu’elle espère. Car depuis cette violence
qu’elle a découverte, les rues annoncent une autre saveur, un autre
couleur : celle de la peur et du sang.
Mario. L’inspecteur se prénomme Mario. Il deviendra vite son
mari. Il y aura même de l’amour, presque de la tendresse. Mais il a un grand
défaut, le Mario : il aime l’argent ! L’agent et le pouvoir. Alors,
il ne faut pas être en Italie pour embrasser la corruption mais, qui plus est,
vous êtes en Italie et flic…
Il perd son emploi. Et ce qui le blessera vraiment, ce sera
sa perte d’estime. Son aura tombe dans l’oubli, dans un puits sans fond. Un
puits dont l’eau est une encre de douleur, de sang. Une eau qui écrira la fin de
la première histoire de cet italien. Ensuite, une autre histoire de ce même
Italien, rouge feu celle-là, naîtra.
Ici, tout bascule. Même si beaucoup d’ingrédients étaient déjà sur la
table et les couteaux bien aiguisés. Le flic tombe dans la pègre. Et le couple
est assassiné. D’un seul coup.
Dans le hall de l’hôtel, c’est un sourire malhabile qui sort
Colombe de ses songes. L’homme ne sait pas trop où se mettre, où se poser. Il
effleure d’abord le cortège de lavandes qui semblent offusquées, puis prend la
main de sa lectrice :
- - Je ne sais trop comment me faire pardonner…
En guise d’accueil de bienveillance, elle lui coupa la
parole doucement :
- - Nous vous attendions.
De son bras droit,
elle désigne les fauteuils moelleux et les plantes odorantes.
De suite, elle ajoute :
- - Le patio, comme d’habitude ? Nous n’aurons sans
doute que le calme pour compagnon, je pense.
Une certaine gêne apparait
sur son visage. Pourtant, Colombe a prêté une attention particulière à sa
toilette et à son langage, contrairement à autrefois…De quoi peut-il
s’agir ?
Il montra sa main ensanglantée :
-
- Je suis désolé mais en voulant éviter de chuter,
je me suis blessé en me rattrapant. Puis-je vous demander de m’accompagner dans
ma suite afin que je me soigne ?
Seuls dans l’ascenseur, Colombe
mesure la prestance de cet homme. Il y a quelque chose de rassurant, voire de
romanesque…Cependant, c’est la première fois qu’il l’invite dans sa suite, qui
en fait est une de ses résidences. Tout à coup, un doute la fait tressaillir.