- - « C’est quoi l’amour ? »
Ca, c’est bien elle, bon sang ! Là, comme ça, tout à coup, elle se lâche, à voix haute, Colombe ! Elle s’envole, sans raison, elle crie, dans ce brouhaha d’hommes. De mâles. De camionneurs fébriles. Hagards. Leurs chopes, elles aussi, sont prêtes à tanguer, on le voit bien, sur le ferry. Mais elles se retiennent, presque polies. Presque propres. Garées, comme les camions. Qui attendent.
Mais voilà, Colombe, elle est comme ça :
- - « C’est quoi l’amour ? » a-t-elle tempêté. Sans prévenir. Ni sans suite. Puis, murmures. Rumeurs. Regards. Railleurs.
Albanais, Grecs, Bulgares…Hagards.
Harassés. De toute façon, elle
le sait : ils n’ont rien compris. Les hommes ne comprennent jamais
rien. Rien du tout.
Tandis que ces routiers battent les
cartes dans cette taverne flottante, Colombe tourne la tête, vers un hublot
qui, lui aussi, a bien besoin d’un coup de torchon. Ca flaire la mer. Cette mer
que le navire fend comme du beurre. Mou. Tâché par de vagues écumes. Blanches.
Molles. Et Colombe semble être la seule
femme, perdue parmi ces baragouins qui ne donnent pas leur nom. Il est
vrai qu’elle non plus ne reconnait plus rien, dans ces hommes, dans ces
accents ; Albanais, Grecs, Bulgares, Italiens…Dialectes inconnus, langues
chaudes : d’un certain sud ou des Balkans déguisés ?
En fait, elle aime cette
sensation : être femme, être femme plus que jamais, qui roule d’abord puis
dégaine ensuite sa cigarette. Faite maison. Surtout s’il est clairement
indiqué, à gauche comme à droite
« No smoking ». Elle snobe ; elle snobe la Loi. On la regarde.
On sourit, en coin. On n’ose pas lui dire : « Mademoiselle, vous ne
pouvez pas… ». Alors là, elle exalte ! elle jouit ! …encore plus
qu’hier soir, avec cet homme. De passage…
Et pourtant, pour l’heure, on
ressent cet ennui, qui pèse de tout son poids sur les vitres devenues sombres, sur
l’habitude de tous ces hommes, sur la lassitude de tous ces jours. Et ce bruissement
de paroles inintelligibles sait qu’il n’atteindra pas son ultime port avant
Ancona.
Vingt heures. Vingt heures de
route, de « vague à l’âme ».
Alors Colombe découvre devant elle un miroir qui la regarde. Il semble
lui dire :
- - « Non, ma belle, t’es pas vraiment moche.
Ni la plus belle. T’as beau rouler tes clopes, trouer ton compte à vue,
enfoncer tes mains dans ton jeans usé, les hommes te déchirent un peu plus
chaque fois qu’ils t’essayent. Comme des fringues ».
- "C’est quoi l’amour ?"
Sais pas ; en tous cas, pas ça, se dit Colombe.
Vague à lame. Ca peut couper, et surtout, blesser. Couler. Rouge. Alors, du haut de ses vingt-cinq ans, tout à coup, elle se prend un coup de vieux, comme on prend une rafale de vent de force neuf. En pleine gueule. Puis, brouillard…
- - « Pourtant, t’es pas vraiment moche », paraît poursuivre le miroir.
Un verre mal lavé de mauvais vin qui se voudrait blanc,
aimerait lui faire oublier que sa vie s’écrit en noir et blanc. Paradoxalement,
en tant que photographe, ce sont bien les photos en noir et blanc que Colombe préfère. Parce que ça, c’est vrai ! Le noir et blanc, ça ne triche
pas ! ça, ça met en lumière ! Parce que ça, c’est elle ! Vraie
et toute nue, sans fioriture ! D’ailleurs, au soir, souvent elle s’habille
uniquement de ses lunettes noires. De ses lunettes si rondes qu’on ne voit sans
doute qu’elles ! Elles aiment se glisser, sans rien dire, doucement,
délicatement, cherchant peut-être un peu de confort, ou quelque chose ça,
enfin, qui fait du bien ! Et elles s’enfoncent dans sa chevelure. Qui
respire enfin une paix. Mais dans une tignasse noire ; très noire. Comme
son café, sans nuage de quoi que ce soit. Ainsi, en soirée, une fois douchée, seul
cet arabica a le droit de la contempler telle qu’elle est. De l’accepter comme
elle est tandis que des vapeurs brésiliennes s’évaporant de sa tasse tentent en
vain de la couvrir pudiquement. Alors, elle danse, elle danse comme une folle,
sans raison véritable, si ce n’est pour s’inventer un carnaval. Chaud.
X
Voici, maintenant, elle entend ce silence qui lui dit
qu’elle dans le port. La voici à Ancona.
Bonjour Patrick,
RépondreSupprimerMagnifique texte que voilà ! Tu nous emmènes dans une ballade (avec 2 l, c'est exprès) entraînante et nostalgique. Cette Colombe offre une myriade de possibilités. Je ne doute pas que tu sauras les exploiter avec ton joli style.
Un défaut: elle se disperse et procrastine
Sa fierté: un célèbre magazine publie régulièrement ses photos
Un objet fétiche: une vieille bobine réflex jamais développée
Je me réjouis de lire la suite.
Amicalement.
Andrée
Très beau portrait de femme, Patrick, et ton écriture travaillée sans tomber dans l'affectation traduit bien toue sa complexité.
RépondreSupprimerElle qui se veut sans attache, la voilà sur un bateau, femme aussi rude qu'eux, femme quand même et qui veut le faire savoir. Sans concession, anticonformiste, paradoxale, elle aspire à une liberté sans compromis en même temps qu'elle souffre d'un manque d'attache. Qui va-t-elle rencontrer sur son chemin difficile ? On lui souhaite quelqu'un au caractère fort (sans quoi elle s'ennuierait) pour l'entraîner dans une aventure qui peut la transformer pi a perdre. Sa sensualité ne sera pas pour rien dans cette histoire.
Son rêve : Rencontrer un homme aussi fort et libre qu'elle, au risque de souffrir.
Un jeu : un jeu de fléchettes.
Message parti avant terme... J'achève :
RépondreSupprimerUn "tic" : se baigner dans l'eau froide par tous les temps : une rivière, un lac, la mer. Ta Colombe est peut-être une sterne arctique, un oiseau très agressif, capable de frapper l'homme de son bec, jusqu'au sang. Voilà qui promet une histoire hors des sentiers battus !
A bientôt,
Marie-Claire
Bonjour Patrick,
RépondreSupprimerQue beau portrait de femme libre ! Mais en même temps elle me semble à la recherche d’une attache véritable, pas ces amants de passage, ces rencontres d’un soir. Non, un lien véritable qu’elle fantasme car elle ne l’a jamais connu.
- Une plaie secrète : elle a été abandonnée par son père quand elle avait trois ans. Il lui en reste une blessure que rien n’a pu combler.
- Une qualité : la générosité sans mesure, ce qui la blesse souvent. Elle donne trop, trop fort.
- Un animal favori : un rat qui ne quitte pas la moche de son manteau.
Bonne continuation dans cette aventure d’écriture !
Cathy
Bonjour Patrick,
RépondreSupprimerUn portrait tout en finesse et en jeux de mots, de réflexions et de désespérance...
Voilà un jeune femme délurée, anarchisante, provocatrice mais malheureuse, désillusionnée par les hommes.
Qu'est-ce que cela annonce ? Incontestablement une suite captivante et sans doute surprenante...
Difficile de lui attribuer une caractéristique tellement tu nous en donne déjà !
- un objet fétiche ? Une petite clé qu'elle trimballe depuis sa tendre enfance. Colombe ne sait plus à quoi elle servait...
- une qualité ? Volontaire, opiniâtre...
- passe-temps favori ? Se lime les ongles...
Elle me fascine déjà, ta Colombe/Esméralda !
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Patrick
RépondreSupprimerD’emblée on reconnaît ton écriture poétique, haletante, essoufflée, comme on reconnaît le choix de ton personnage de femme à la fois argile et forte, violente et victime.
Le texte est très beau avec des images fulgurantes. Je retiens tout particulièrement : « …les hommes te déchirent un peu plus chaque fois qu’ils t’essayent.»
Je suis cependant un peu plus réservée à propos du passage sur les lunettes qui cherchent du confort. Tu écris une nouvelle, pas de la poésie pure qui ne doit pas nécessairement être soumise à une compréhension rationnelle. Il est donc essentiel que tu gardes toujours présent à l’esprit la nécessité d’une cohérence rationnelle sous-jacente.
Ton premier chapitre sera sous le signe du vert et sera centré sur un accessoire d’habillement – gant, chaussure, écharpe, chapeau… qui sera à mettre en relation avec une dispute.
Bon travail,
Liliane
Bonjour, Christian,
RépondreSupprimerSympa cette rencontre inattendue avec cette jeune femme - jeune - qui se sent bien dans sa peau et qui n’hésite pas à interpeller des hommes de tous bords avec des questions des plus abruptes!
On sent d’emblée qu’on ne va pas s’ennuyer en sa compagnie!
Style direct et vocabulaire coloré pour le plus grand bonheur du lecteur. L’avenir nous réserve bien des surprises avec un personnage aussi dynamique.
Animal de compagnie : un perroquet
Fétiche : opale, quelle garde constamment poche
Cordialement à toi, Christian!