L’Etrangère
En écoutant
Armand Amar (particulièrement « La genèse » et « Immigration »).
Epilogue
Lorsque les vagues bercent les hommes.
-
C’est quoi l’amour ? »
Ça , c’est bien elle, bon
sang ! Là, comme ça, tout à coup,
elle se lâche, à voix haute, Colombe ! Elle s’envole, sans raison, elle crie, dans ce
brouhaha d’hommes. De mâles. De camionneurs fébriles. Hagards. Leurs chopes, elles aussi, sont prêtes à
tanguer, on le voit bien, sur le ferry. Mais
elles se retiennent, presque polies. Presque
propres. Garées, comme les camions. Qui attendent.
Mais voilà, Colombe, elle est comme
ça :
-
C’est quoi l’amour ? a-t-elle tempêté.
Sans prévenir. Ni sans suite. Puis, murmures. Rumeurs. Regards. Railleurs.
Albanais, Grecs, Bulgares… Hagards. Harassés. De toute façon, elle le sait : ils n’ont
rien compris. Les hommes ne comprennent
jamais rien. Rien du tout.
Tandis que ces routiers battent les
cartes dans cette taverne flottante, Colombe tourne la tête, vers un hublot
qui, lui aussi, a bien besoin d’un coup de torchon. Ça[w3] [PL4] flaire la mer. Cette mer que le navire fend comme du beurre. Mou. Tâché
par de vagues écumes. Blanches. Molles. Et Colombe semble être la seule femme, perdue
parmi ces baragouins qui ne donnent pas leur nom. Il est vrai qu’elle non plus ne reconnait plus
rien, dans ces hommes, dans ces accents ; Albanais, Grecs, Bulgares,
Italiens… Dialectes inconnus, langues
chaudes : d’un certain sud ou des Balkans déguisés ?
En fait, elle aime cette
sensation : être femme, être femme plus que jamais, qui roule d’abord puis
dégaine ensuite sa cigarette. Faite
maison. Surtout s’il est clairement
indiqué, à gauche comme à droite « No smoking ». Elle snobe ; elle snobe la Loi. On la regarde. On sourit, en coin. On n’ose pas lui dire :
« Mademoiselle, vous ne pouvez pas… ». Alors là, elle exalte ! elle
jouit !… encore plus qu’hier soir, avec cet homme. De passage…
Et pourtant, pour l’heure, on ressent
cet ennui, qui pèse de tout son poids sur les vitres devenues sombres, sur
l’habitude de tous ces hommes, sur la lassitude de tous ces jours. Et ce bruissement de paroles inintelligibles
sait qu’il n’atteindra pas son ultime port avant Ancona.
Vingt heures. Vingt heures de route, de « vague à
l’âme ». Alors Colombe découvre
devant elle un miroir qui la regarde. Il
semble lui dire :
-
Non, ma belle, t’es pas vraiment moche. Ni la plus belle. T’as beau rouler tes clopes, trouer ton compte
à vue, enfoncer tes mains dans ton jeans usé, les hommes te déchirent un peu
plus chaque fois qu’ils t’essayent. Comme
des fringues .
« C’est quoi l’amour ? ».
Sais pas ; en tous cas, pas ça, se dit Colombe.
Vague à lame. Ça peut couper, et
surtout, blesser. Couler. Rouge. Alors,
du haut de ses vingt-cinq ans, tout à coup, elle se prend un coup de vieux,
comme on prend une rafale de vent de force neuf. En pleine gueule !
Puis, brouillard…
-
Pourtant, t’es pas vraiment moche, paraît poursuivre le miroir.
Son verre mal lavé de mauvais vin qui se
voudrait blanc, aimerait lui faire oublier que sa vie s’écrit en noir et blanc.
Paradoxalement, en tant que photographe,
ce sont bien les photos en noir et blanc que Colombe préfère. Parce que ça, c’est vrai ! Le noir et blanc, ça ne triche pas ! ça,
ça met en lumière ! Parce que ça,
c’est elle ! Vraie et toute nue,
sans fioriture[w5] s ! D’ailleurs, au soir,
souvent elle s’habille uniquement de ses lunettes noires. De ces lunettes si rondes qu’on ne voit sans
doute qu’elles ! Oui, c’est ça, de ces lunettes qui s’enfoncent dans sa
chevelure doucement. Délicatement… Qui, comme Colombe à cet instant, respirent
enfin une paix. Mais dans une tignasse
noire ; très noire.
Comme son café, sans nuage de quoi que
ce soit. Ainsi, en soirée, une fois
douchée, seul cet arabica a le droit de la contempler telle qu’elle est. De l’accepter comme elle est tandis que des
vapeurs brésiliennes s’évaporant de sa tasse tentent en vain de la couvrir
pudiquement. Alors, elle danse, elle
danse comme une folle, sans raison véritable, si ce n’est pour s’inventer un
carnaval. Chaud.
X
Voici, maintenant, elle entend ce
silence qui lui dit qu’elle dans le port. La voici à Ancona.
Chapitre 1
Ancona
n’est qu’un port et rien d’autre. Colombe
décide de passer son chemin et prend directement le train vers Genova où elle
doit rencontrer un mannequin, galerie Rossetti. Comme d’habitude, elle prendra le temps de
rencontrer le personnage, car photographier une femme, un homme, c’est d’abord
les « saisir », sentir leurs émotions, c’est aller au-delà du corps,
de l’image pure et simple. Quelque part,
Colombe veut s’identifier à son « acteur », à son
« actrice » : il s’agit presque d’une « scène théâtrale »
très brève. Cette fois, il s’agit d’une
femme. Le cadre lui plaît
particulièrement car Genova est un lieu consacré à l’art et à l’histoire comme
si chaque ruelle, chaque « caruggi » pleurait ou riait de son passé.
X
Trois heures du matin. Un bar plus miteux que populaire. Via di Pre. La voilà seule, une fois de plus. Seule, comme elle aime l’être. Elle est heureuse, sans savoir pourquoi. Est-ce parce que dehors il fait noir d’encre ? Ou parce que les encoignures de rues recèlent encore quelques derniers camés et autres poisons de toxicos ? Serait-ce parce que les murs lui révèlent une odeur forte et lui cacheront leurs couleurs vives jusqu’à l’aube ?
- « Sais pas ».
En tous cas, il y a quelque chose de
poisseux qui colle aux murailles. Mais
voilà, elle aime ces nuits-là ! Et
puis, trop de shoots de Vodka et autre Triple sec rendent la vie encore plus
simple, semblent se jouer d’elle, quitte à en faire une marionnette !
Bientôt quatre heures. A regret , Colombe quitte
l’établissement, passablement ivre. Tant
bien que mal, elle s’évertue à apercevoir son auberge pourtant située à un jet
de pierre. Curieusement, tandis qu’elle
a l’habitude de trainer dans des lieux hasardeux, une certaine appréhension
germe en elle. Dans cette ruelle
étroite, près de son hôtel qu’elle découvre enfin, les odeurs lourdes et
épaisses font place à un jeu de lumières. Qui s’amuse. Verdâtre et pauvre. Qui existe sans vraiment être. Qui va. Et puis qui vient. Qui pénètre dans la rue, puis s’en va. D’un coup. Les néons olivâtres de l’auberge
font ce qu’ils peuvent. Clignotent.
Prêts à s’éteindre.
Ou alors est-ce ce grognement, ni humain
ni animal, qui l’interpelle et l’inquiète ? Ces râlements s’entre-mêlent, puis se muent en
gémissements ! Alors, Colombe,
d’abord médusée, finit par sourire : dans la ruelle, à proximité de son
logement, un homme et une femme semblent faire l’amour ! Ceci dit, ce n’est pas elle qui sera
importunée par une telle scène. Même en
pleine rue.
Et pourtant, ce spectacle la dégrise
rapidement : car il a quelque chose d’intriguant. Dans ce rapport, on devine une exigence
excessive, des mouvements tourmentés dans le comportement de cet homme sans
retenue. Comme si cette femme en disait
trop pour pouvoir réellement s’exprimer. Comme si son corps ne pouvait pas jouir dans
ce jeu trop haché, trop heurtant, trop blessant. Trop. Qui
ne laisse la place qu’à un homme malhabile. Tout n’est que saccades. Et puis, le couple s’arrête. Maintenant, c’est Colombe qui a mal, mal pour
cette femme. Est-ce pour ce corps
qu’elle devine meurtri ? Pour cette
épouse ? Pour cette maitresse ? Ou pour cette prostituée ? Et s’il s’agissait d’un plaisir commun ?
Partagée entre colère et résignation,
Colombe hésite à intervenir. Alors, une
autre rage l’envahit, une violence contre elle, elle qui n’a rien fait, qui est
là, blottie dans un coin de la rue. Seule.
Mais seule avec eux, avec ces deux
corps ! Que doit-elle faire ? Que peut-elle faire ? Quel droit a-t-elle ? Comme pour se
rassurer, elle serre son objet fétiche, cette clé mystère qui lui pend au cou.
L’homme se relève, se reboutonne. On ne comprend pas bien ce qui se passe. Puis il s’en va. Pourtant, les néons blafards continuent à
bazarder leur lumière verdâtre. Glauque.
Colombe ose enfin s’approcher de la
scène. La comédie laisse survivre des
traces d’un talon noir, brisé, lui aussi ; d’un manteau blanc, d’un chic
oublié, long, laineux, usé à la corde, jeté en pâture au pavés épuisés. Au sol, l’Etrangère, nue, encore verte de
peur, se retourne. S’assied sur des pierres qui suintent ses douleurs. Avant de
geindre :
- - «Non, Mademoiselle, s’il vous plaît, ne dites rien. Ne faites rien. Car ici, je ne suis rien ».
Vaisselle à tue-tête
« Non,
Mademoiselle, s’il vous plait, ne dites rien. Car ici, je ne suis rien »
-
Mon dieu, combien de fois les mots, les paroles de l’Etrangère ont-elles
raisonné dans ma tête ! Il y a
pourtant si longtemps... Il est si
lointain, ce jour-là. Je ne saurai
jamais qui était cette inconnue, perdue, seulement drapée de désespoir. Aujourd’hui, elle me paraît si peu … étrangère
à moi qui ne suis certainement pas une prostituée » !
Colombe comprend aujourd’hui le désarroi de cet être énigmatique. « Pute », épouse, compagne, maitresse, ces vocables, ces sons qui sonnent trop fort à ses oreilles frappent le glas d’un espoir perdu. Colombe… Ha, la Colombe qui pleurait puis qui riait, la Colombe qui volait, de port en port ! Ha, la Colombe qui chipait, de photo en photo, l’instant d’un plaisir furtif de quelques amoureux pour mieux l’imprimer en noir et blanc. Colombe, autrefois libre ! Autrefois…
X
-
Qu’as-tu encore fait de ta journée ? !
Est-ce par angoisse ou par un plaisir
malsain que Mario, le mari de Colombe, s’obstine à poser cette
perpétuelle question ? Sans doute. Pour apaiser un époux jaloux. Maladivement
jaloux…
Comme tous les samedis soir, l’habitude
les conduit à ce même restaurant italien. A cette même table. La plus isolée. Pour encore rassurer un peu
plus Mario. Puis vient la même question :
-
Qu’as-tu encore fait de ta journée ?!
Colombe élude la réponse .
- Sais pas, a-t- elle envie de lui lancer à la figure. Sais pas…
Mais elle sait trop bien : rien. Rien de réjouissant. De palpitant. De vivant.
- Quelle idée as-tu de toujours t’afficher comme une pute au
restaurant ? Tu cherches encore un
amant ? Hein, c’est ça que tu
cherches ? Pourtant au lit, je te
retourne bien, non ?
Les lampes, trop froides au plafond,
font semblant de ne rien avoir entendu. Les
murs, bleu nuit, dorment depuis la nuit des temps dans des draps feutrés. Cependant, des têtes se retournent, presque
discrètement. Sourires narquois de
quelque hommes costumés. Grisés. Femmes gênées.
Pour Colombe, la jouissance n’est plus
au rendez-vous depuis si longtemps. Elle
se laisse faire. Et attend que ce soit
fini. Non, ce n’est pas vraiment un
viol. Enfin, elle veut le croire.
Il est vrai que ce soir une robe
moulante céruléenne, dos nu, affiche une certaine audace. Pourtant, ce n’est pas elle ! Pas elle du tout ! Si elle s’est travestie, c’est encore pour
Mario ! Seulement pour lui ! Par amour ? Vraiment ?
« Sais plus… »
« Sais plus » car,
paradoxalement, elle est aussi décidée. Décidée à lui dire. Dès à
présent. A lui crier que c’est fini
entre eux ! Que ses ecchymoses ont
eu raison de cet amour-là. Ici, il
n’osera pas la frapper. Secrètement, elle pince au bas de son cou sa « clé
fétiche » bien fort. Mais où
trouver ce courage ?
X
L’orage serait-il de mauvais
augure ? Quoiqu’il en soit, Colombe
et Mario sont rentrés à pied. Elle
tremble. Ces tremblements ne résultent
pas seulement du froid nocturne mais bien plus de l’épreuve qu’elle doit
subir. Il claque la porte. Ils sont trempés. Des gouttes se perdent dans son dos, d’autres
cherchent leur chemin entre ses seins glacés.
Et elle se jette à l’eau :
-
Mario, je te quitte.
L’orage claque, lui aussi. Eclair. Il se faufile. Et disparait.
Interloqué, il rit, Mario. Jaune. Pas longtemps. Très vite, on ne sait pas lequel des deux a le
plus peur :
- Me quitter ? Pour
qui ? Hein ? Pour qui ? hurle-t-il
- Pour moi, Mario ! crie-t-elle enfin, pour moi ! tu
m’étouffes ! tu me tues ! Pauvre petit italien idiot ! Je veux vivre !
Convulsionnée , elle parvient à hoqueter :
-
Rends... rends moi ma liberté de femme !
Tout s’arrête, tout se fige. Plus un son. Les jeux de frayeurs voudraient
s’inverser. Nouveau coup de tonnerre. Mario, écarlate, saisit une assiette : elle
part comme l’éclair vers sa rivale mais ça y est, Colombe ne le craint plus! On
dirait que le plat ralentit sa course : ça y est, Colombe voit défiler
leur vie commune ! L’assiette,
avant de se briser, semble murmurer :
-
C’est quoi l’amour ?
Chapitre 3
Les assiettes vermeilles, les paravents
grenat du hall de cet hôtel luxueux avaient de quoi surprendre. Dans un premier temps. Rapidement, le puits de lumière du dôme a
nuancé ces tons vifs d’un autre temps. Et
on se glisse dans un canapé dont les couleurs accordent déjà une note de
chaleur. Entre ces colonnes de marbre
presque cuivré, un air de musique pourrait s’élever de ce piano à queue. Central. Colombe se sent pourtant bien dans cette
élégance. Elle est presque heureuse
d’attendre cet homme. Comme tous les
mardis soir. Cet homme dont le retard
est une seconde nature. Quand il
arrivera, il s’excusera platement, comme si c’était son premier rendez-vous
galant. Puis, il sourira. Un de ces sourires doux, délicat dont il a le
secret. Pourtant, il ne s’agit pas d’une
rencontre amoureuse mais d’un second gagne-pain bien nécessaire pour Colombe.
De plus, être lectrice professionnelle est devenu une aspiration, voire un second souffle : au-delà du livre, elle découvre ses auditeurs,
leur vie, leurs désespoirs, leurs joies... En fait, c’est une autre manière de
photographier ces personnes. Impérativement. Serait-ce une façon de se les
accaparer ?
Elle attend. Comme la lavande juste à ses côtés, enivrante.
Elle attend et se souvient. Elle se souvient très bien, trop bien :
quinze ans. Quinze ans déjà que ce viol
a bouleversé son existence : le lendemain, constatant que son sac a été
volé ou oublié lors de cette nuit-là, elle décide de se rendre au commissariat. Est-ce réellement pour son sac disparu ? Ou pour dénoncer l’outrage fait à cette
femme ? Dont elle ne sait rien. Le temps s’écoule ; personne ne vient la
chercher. Alors qu’elle est prête à
partir sans avoir fait sa déposition, un inspecteur l’appelle. Vous savez, un de ces Italiens dont on vante l’attitude assurée et décidée. Vigoureux au demeurant… C’est cela qu’elle espère. Car depuis cette violence qu’elle a
découverte, les rues ont une autre saveur, un e autre couleur : celle de la peur et du sang.
Mario. L’inspecteur se prénomme Mario. Il deviendra vite son mari. Il y aura même de l’amour, presque de la
tendresse. Mais il a un grand défaut, le
Mario : il aime l’argent ! L’agent
et le pouvoir. Alors, il ne faut pas
être en Italie pour embrasser la corruption mais, si vous êtes en Italie et flic…
Il perd son emploi. Et ce qui le blessera vraiment, ce sera sa
perte d’estime. Son aura tombe dans
l’oubli, dans un puits sans fond. Un
puits dont l’eau est une encre de douleur, de sang. Une eau qui écrira la fin de la première
histoire de cet Italien. Ensuite, une autre
histoire de ce même Italien, rouge feu celle-là, naîtra. Ici, tout bascule. Même si beaucoup d’ingrédients étaient déjà
sur la table et les couteaux bien aiguisés. Le flic tombe dans la pègre. Et le couple, en quelque sorte, est « assassiné » :
Colombe parvient à quitter son mari. Colombe se souvient…
Mais c’est un sourire malhabile qui sort
Colombe de ses songes. Dans le hall de l’hôtel, son auditeur du jour, Maxime, ne sait pas trop
où se mettre, gêné de son retard. Il effleure d’abord le cortège de lavandes
qui semblent offusquées, puis prend la main de sa lectrice :
-
Je ne sais trop comment me faire pardonner…
Bienveillante, Colombe lui coupa la parole doucement :
-
Nous vous attendions.
De son bras droit, elle désigne les
fauteuils moelleux et les plantes odorantes.
Et elle enchaîne :
- Le patio, comme d’habitude ? Nous y serons au calme.
Le visage de
l’homme trahit un certain embarras. Pourtant, Colombe a prêté une attention particulière à
sa toilette et à son langage, contrairement à autrefois… De quoi peut-il s’agir ?
Il montra sa
main ensanglantée :
-
Je suis désolé mais en voulant éviter de chuter, je me suis
blessé en me rattrapant. Puis-je vous demander de m’accompagner dans ma suite
afin que je me soigne ?
Seuls dans l’ascenseur, Colombe mesure la
prestance de cet homme : en lui, il y a quelque chose de rassurant, presque de
romanesque… Cependant, c’est la première
fois que Maxime l’invite dans sa suite, qui en fait est une de ses résidences. Tout à coup, un doute la fait tressaillir.
Chapitre 4
Pour
quelques caresses de plus
Non, Colombe ne s’est pas trompée !
L’ascenseur de l’hôtel a hoqueté avant
de s’immobiliser. L’unique lampe
étincelante fait place à un éclairage de secours éreinté tirant sur un ocre
miel sans saveur. De plus, l’ampoule,
qui fait ce qu’elle peut, clignote. Colombe
a l’impression d’avoir déjà vécu une pareille situation… Oui, elle se souvient, à Genova et…
-
Ne vous inquiétez pas : je suis convaincu que cela ne
perdura pas longtemps, susurre Maxime.
L’exiguïté du lieu et l’absence de
téléphone ne contribuent cependant pas à la rassurer. Toutefois, quelques instants auparavant, elle
avait pourtant ressenti un sentiment de bien-être aux côtés de Maxime. De cet homme. D’un homme, tout simplement.
Néanmoins souvent en pareilles situations angoissantes, elle redécouvre la scène vécue lors de sa séparation avec Mario. Ses yeux se ferment. Alors, Colombe revoit l’assiette. L’assiette que son ex-époux lui avait lancée au visage. La violence est là. Mais cette fois-là, elle avait osé. Et elle avait évité, évité de baisser la tête, évité de se soumettre. Evité l’assiette, qui s’est brisée, qui a éclaté, qui a terminé sa course une bonne fois pour toute ! Adieu ! Elle avait vaincu !
Pourtant… Pourtant là voilà, les yeux fermés. Seule dans son monde. Encore. Sans l’être vraiment. Le doute. Le doute est encore là. En elle. Ici, elle devine une araignée. Un fil, ténu. Si fin. Comme elle. Cependant, aujourd’hui, ce fil, est-il si
fragile ? N’est-il pas devenu très solide
du fait du temps, du fait de son élasticité ? Alors, Colombe esquisse un sourire.
La franche lumière réapparaît. Les câbles de l’ascenseur se meuvent comme des
élastiques : elle se sent sauvée.
-
Vous voyez, il suffit de patience et de confiance…
En entrant enfin dans la suite de
Maxime, elle perçoit une ambiance de chaleur, de bien-être. Ses yeux se
permettent de lire, ici et là, des espaces de détente, de réconfort.
Maxime devine ce que Colombe ressent :
-
Je ne regrette rien de ma vie, même si j’ai connu trop de violences. Sauf cette soif de connaissances que je ne
parviens pas à tarir…Mais avant tout, je recherche une paix, une paix en moi,
que je souhaite partager. Une paix que tout l’argent que je possède ne pourrait
m’offrir…
Le temps semble suspendu.
- Bon, et si je vous soignais ? suggère-t-elle.
Il rougit. Aurait-il oublié la raison l’invitant à monter
chez lui ?
En le pansant, les mains de Colombe se
font douces, caressent une couleur qu’elle ne connait que trop, celle du sang
et de la douleur. Mais cette fois, il
n’y a pas d’orage. Pas de pavé
froid : l’autre main est chaude, réceptive, elle accepte sa douceur. Puis, ça y est, le sang a disparu, les paumes
deviennent riches, chaudes sous une pommade ambrée qui ne veut que du bien. Alors, elles voudraient jouer, ces mains, se
rencontrer, faire un bout de chemin ensemble. Maintenant, mêmes les ambulances hurlantes qui
déchirent le boulevard se sont envolées…
Soudain, le GSM de Maxime casse le jeu. Regrets. Partagés.
Restée seule, Colombe s’approprie cet
espace chaleureux que Maxime a pu s’offrir dans sa résidence : Mimosas et
couleurs champagne sont autant de cadeaux aux yeux de Colombe. Ensuite, sur le mur, il y a dans le premier
cadre, cette main. Centrale. Brulée par un soleil qui, cérémonieusement,
versant entre bleu nuit et quelques ors cuivrés, sert un thé. Comme un présent de plus. Délicat et chaud.
Sans prévenir, dans un second cadre
immense, elle provoque, froide, cette femme. En noir et blanc. Evidemment. Que fait elle là, dans cette ambiance si
chaude ? Cuisses à l’air, elle ose
se découvrir, couchée dans un lit, tandis que quelques draps aimeraient couvrir
ne fut-ce que ses seins. Ambiance magique.
-
C’est ma femme.
Colombe ne l’a pas entendu arriver.
Chapitre 5
Le droit de choisir
Midi.
Ça sonne bien, sans excès. Ça respire presque la plénitude : en tout cas,
c’est ce que les cloches de l’église semblent vouloir exprimer. Juste à côté, ça sent bon la tortilla aux
pommes de terre. Les gens passent,
parlent ou crient parfois quelque chose que leurs bras ne parviennent pas à
énoncer. Colombe se sent bien. Depuis quelques mois, elle a retrouvé quelque
chose de neuf, quelque chose qu’elle avait perdu. Quelque chose qui lui rend presque le sourire.
D’ailleurs, si elle a accepté de
réaliser ce reportage photographique, c’est davantage par plaisir que par
obligation financière. Pourtant, ici, à
Mazarrón, dans cette petite localité espagnole à deux pas d’Almeria, Colombe ne
comprend pas un mot de cette langue. Et
son thé est froid… Mais justement,
maintenant, elle s’en moque ! Va-t-elle
recommander une seconde tortilla ? Oui ?
Non ? Son vrai plaisir, c’est exactement cela :
pouvoir choisir, avoir ce choix, bordel ! Être libre. Pouvoir boire un thé froid. Si elle en a envie.
Midi et quart.
La jeune serveuse, toute menue, tout de
noire vêtue, sans pourtant être svelte, valse de client en client, prend les
passages les plus rapides. Comme la mode
des leggings les y invite cette année, ses fesses moulées, sans
courir, dansent de table en table. Et la
seconde tortilla semble taper du pied en arrivant. D’un coup. Sec.
Midi et demi.
Malgré tout… Colombe se sent encore
« étrangère ». Une fois de
plus. Ici comme ailleurs. Comme si cette paix intérieure ne pouvait être
qu’apparente, comme si ces moments agréables ne pouvaient être qu’une bouffée
d’air parmi tant d’autres, comme si ce ciel bleu était plus froid qu’il ne le
paraît en ce mois de mars…
Alors, elle tourne la tête, fixe l’allée
lactée des dalles de marbre, et le visage de Maxime apparaît ; alors
Maxime ne la quitte pas. Alors c’est
comme une ritournelle. Il y avait très
longtemps qu’elle n’avait plus eu cette sensation. Presque étrange. C’est peut-cela, être amoureuse…
Toutefois, d’un côté, cet homme la
rassure, lui rend confiance ; d’un autre côté, il produit un émoi, voire
une inquiétude. Mais lui seul est-il à
l’origine de cette crainte ?
Midi quarante-cinq.
Le vent s’est levé. Après avoir réglé ses consommations, Colombe
traverse la rue pour se rendre dans l’église. Cherche-t-elle une confirmation, une assurance
en se réfugiant dans cet édifice religieux ? Elle qui ne croit même pas en Dieu ! Quoique confuse, elle prend pourtant un cierge
laiteux et le plante. Comme si ce lieu
mystique pouvait l’aider à comprendre cette relation nouvelle et particulière !
Ici, tout est grand, haut et
immaculé ! Sauf le chœur, couvert d’or. De chaleur. Oui, c’est cela, ce dont elle a d’abord
besoin, c’est de la chaleur humaine ! Avant tout.
A peine sortie de l’église, Colombe
remarque une enfant pas plus haut que trois pommes qui traverse la ruelle tout
en se risquant à lui sourire. Cette
dernière le lui rend. Au même instant,
une trottinette conduite par un adolescent dévale en trombe une rue adjacente. La poupée de la môme atterrit aux pieds de
Colombe, saine et sauve. Mais les dalles
pâles se sont tâchées d’un rouge brique qui trahissent la douleur de la gamine.
Colombe voudrait saisir l’enfant
inanimé, empêcher son sang de se répandre. Mais rien ni fait : une fois de plus,
face à la violence, sur le moment, elle est désemparée.
Néanmoins, peu après, tandis qu’une
femme semble appeler les secours, Colombe finit par caresser les cheveux de la
jeune enfant. De l’autre main, ne
s’inquiétant cependant pas de l’adolescent, elle serre la poupée, comme pour se
rassurer elle-même. Pour combler son
angoisse, elle ressent le besoin de parler à un proche. Sans hésitation, elle téléphone à Maxime.
- Maxime, que je suis contente de t’entendre !…
- Bonjour Colombe, comment vas-tu ? Tu me sembles troublée…Ah
je suis désolé mais j’ai un autre appel urgent. Sorry.
- Mais, ma parole, il a raccroché, le goujat !
Stupéfaction et colère tourmentent son ventre . Une
sombre et ancienne frustration tempête en elle. Pour une fois qu’elle a vraiment besoin de
lui ! Son estomac se contracte. Une
boule de feu se noue, prête à tonner !!
-
C’est cela, l’amour !?
Alors, ses sanglots inondent ses
derniers espoirs ainsi que la poupée.
Chapitre 6
Midi
Ce
matin, Colombe a quitté Ancona. Ancona… Elle se souvient. Elle devait avoir
vingt-cinq ans lorsque son ferry s’était amarré cette fois-là. Le sourire et la mélancolie, tour à tour, l’habillaient
si bien…
Déjà à l’époque. En tous cas,
elle jouait avec le feu ! Pas de
limite, ou si peu ! Pendant la
traversée, les hommes, de tous horizons, se
retournaient sur elle, sur ses fesses, sur ces frocs savamment troués. Elle dansait presque, devant eux, les mains
dans les poches, la clope en bouche. Ho,
oui, elle se souvient de cette époque…
Elle
ne peut oublier, ce corps là, qui a été le sien. Ou plutôt, cette séduction, ces jeans qui
l’ont moulée. Sans pourtant être belle. Seulement désirable…
Aujourd’hui,
tout a changé. Tout, non, peut-être pas.
Mais les paroles, les mots de tous les
jours sont devenus plus simples, coulent de source. Comme tout le reste. Faut dire qu’à septante ans, on cherche moins.
On est peut-être moins difficile. On compte moins, on essaye de vivre. Quoique : elle se sent pourtant plus
jeune qu’à quarante ans en compagnie de Mario. Ha, son Mario de m… !
Et
si elle dénombre ses amants, alors son cœur cherche toujours l’espoir. C’est vrai, elle n’a jamais oublié Maxime. Qu’elle a pourtant rayé d’un trait de craie. Blanche. Comme ça. Parce qu’elle était comme ça. Autrefois. Mais durant toute sa vie, peut-être que la
mélancolie a été son unique compagne.
Aujourd’hui,
voilà, Colombe regarde l’horloge du restaurant. Ou est-ce déjà l’horloge qui la regarde, qui
compte.
Pourtant,
elle y croit toujours. Pour preuve,
Edgard, qu’elle vient de rencontrer voici à peine quelques semaines ! Et ils ont décidé de partir en ferry, de
découvrir une petite île grecque. Kythnos. Et puis, Edgard, il a quelque chose
en plus. Peut-être est-ce parce qu’ils
partagent un même âge, des anciennes peurs, des joies similaires, des
rencontres d’une nuit, des joints d’une jeunesse incertaine, des violences
certaines. Ou est-ce parce qu’ils ont
essuyé les mêmes claques, ou pleuré des amours perdus… Oui, avec Edgard, c’est
différent. D’ailleurs, ils ne sont pas
amants. Très vite, ils ont décidé. Décider de ne pas décider. De laisser du temps au temps. Non, ça n’a rien avoir avec la maladie
d’Edgard. Sa maladie incurable… Oui, Colombe est certaine, avec Edgard, ce
sera différent.
Tout
à coup, la voix nasillarde des haut-parleurs du ferry annonce que, suite à un
changement de direction des vents, une tempête s’approche du navire.
X
14 :32
-
Et bien je crois que tout le
monde est rentré et a quitté le pont…
La
voix d’Egard, sans être monocorde, est en décalage avec les pas pressés des
passagers, qui, [w27] comme des rats, livides et blancs, se
pressent tous vers les cabines, vers l’arrière du bateau. Est-ce pour éviter d’essuyer la tempête qui
fonce vers la proue du ferry ? Comme
si…
Colombe
apprécie le coin droit de la lèvre légèrement relevée de son compagnon, cet air
ironique. Il n’est pas faux d’y
retrouver un certain comportement proche de celui de Maxime. Un homme qui rit, raille, rassure.
-
Des RATS, je te dis, ma Colombe…
Est-ce
par dérision qu’il porte avec délicatesse à sa bouche une mousse blanche et
fraîche, une bière écumeuse alors que le restaurant est mis à sec ?
Dehors,
les vagues blanchâtres s’amusent et veulent se montrer les plus hautes, les plus fortes ! Dix mètres, onze mètres ! Elles n’en sont pas à ça près. Et là, en haut, tout en haut, c’est noir à en
mourir ! Le tonnerre doit en crever
de rire, c’est certain !
-
Ce noir, ce blanc…Toute ma vie,
murmure Colombe
15 :28
La
tempête se déchaine. Comme si cela ne
suffisait pas, des billots de bois massifs viennent se cacher dans les pales d’une hélice du bateau qui dérive à
présent vers quelques hauts- fonds . Le
ferry, blessé sur le flanc gauche, saigne ses dernières heures.
Dans
cette panique générale, les smartphones hurlent leur désespoir. On s’accroche à Dieu, ou à maman, ou à
l’honneur et à la gloire ! Qu’on
avait tant oublié. Maintenant, c’est le
vertige !
Colombe
et Edgard n’ont pas ce vertige, cette peur du vide qui impressionne ceux qui le rencontre pour la première
fois, qui n’ont connu que l’assurance de tous les lendemains.
-
Les secours n’arriveront pas à
temps, ma chère Colombe. Et inutile de
mette les canots à l’eau.
-
Tu sais, tu es le premier homme
avec lequel je ne me sens pas une étrangère.
Elle
caresse alors ses clés qui pendent à son cou. Qu'elle ose enfin toucher avec tant de douceur. Ces clés que sa mère
lui avait cédé. Ce clés de la tendresse. De tendresse avant tout. Qu’elle tant
cherchée. Et qui était là, entre ses mains.
Maintenant,
elle n’a plus peur.
Ce
fut la dernière vague. Noyée dans un
premier baiser. D’amour.
[w1]Çaç
[w3]Ça
[w5]fioritures
[w6]Plutôt « A regret… »
[w9]je simplifierais genre :
s’obstine à
Cela
permet l’utilisation du terme « habitude » dans la phrase suivante
[w11]Décidée à
[w12]Convulsionnée, elle parvient
[w13]un
[w15]Italiens
[w16]une
[w17]si
[w18]Italien
[w19]Je simplifierai : « Bienveillante,…
[w20]Je simplifierais : Nous y serons au calme
[w22]toutes
[w23]les y invite
[w25]l’habillaient
[w26]J’allégerais : Pendant la traversée
[w27]…passagers
qui, comme…
[w29]pales
[w30]hauts-fonds
[w31]qui
impressionne
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